Auteure, auteur, autrice, écrivain, écrivaine, romancière ?

Comment appeler une femme qui écrit ? Cette question, d’apparence assez anodine, qui engendre pratiquement autant de réponses qu’il y a de personnes, est pourtant importante.

Sur les salons, je parle de moi en utilisant le terme autrice et je vois bien qu’il fait tiquer. Certains en trouvent la sonorité très laide, d’autres pensent qu’il suffit d’ajouter un -e à auteur, quitte à l’accentuer à l’oral [auteur-euh]. Plusieurs de mes collègues féminines ont contourné le problème en optant pour romancière, stratégie futée mais utilisable seulement si l’on n’écrit que des romans (ce qui n’est pas mon cas, puisque je commets aussi des nouvelles).

Au début, je naviguais allègrement entre les possibilités, sans trop savoir pour laquelle opter. Alors, j’ai effectué des recherches. Et je dois dire que le résultat m’a plus qu’étonnée !

Du temps où nos ancêtres causaient le latin, le masculin était auctor et le féminin autrix. Les deux cohabitaient sans aucun problème dans la langue commune. Ils ont évolué lors du passage au français pour prendre la forme d’auteur et d’autrice. Jusqu’au moment où l’Académie française (uniquement composée d’hommes, ne l’oublions pas) décide de nettoyer un peu le dictionnaire de tout ce qui l’offense, à savoir la possibilité offerte aux femmes par la langue d’occuper des fonctions que les hommes préfèrent garder pour eux…

Un écrivain du XVIIIe, Sylvain Maréchal, allant même jusqu’à déclarer :

« Pas plus que la langue française, la raison ne veut qu’une femme soit auteur.« 


Autrice passe donc à la trappe ! Il n’est d’ailleurs pas le seul. Au même moment disparurent des mots pourtant d’usage courant, comme peintresse, vainqueresse, philosophesse… La mémoire populaire oublie que ces termes sont étymologiquement les plus corrects et chaque tentative depuis lors de les réintroduire est considérée à tort comme l’apparition de néologismes.

La courageuse Marie-Louise Gagneur tente d’obtenir le retour d’autrice en 1891, elle adresse un courrier à l’Académie dans ce sens (en plus de la féminisation d’auteur, elle les interroge sur celle d’écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère…).

La réponse signée de Leconte de Lisle qu’elle obtient en dit long sur la piètre opinion que les « Immortels » ont des femmes qui se piquent de littérature :

« …Mais s’il y a des mots auxquels il me parait possible de donner un féminin, il y en a d’autres qui ne le comportent pas. Il y en a aussi que les femmes elles-mêmes ne devraient pas demander ; je ne vois pas ce qu’elles gagneront. »

Marie-Louise Gagneur répond par voie de presse, une petite merveille d’humour acide :

Je croyais que perfectionner, enrichir notre langue, statuer sur les locutions nouvelles, selon les besoins et les progrès de l’époque, telle était, sinon la raison d’être, du moins la principale fonction de l’Académie française. Mais il paraît, de l’avis même de M. Leconte de Lisle, que sa mission est de conserver et non d’innover.
En sa qualité de poète très mélodieux, il se place surtout, pour étudier la question, au point de vue euphonique.
« Ainsi, dit-il, docteur, doctoresse, cela est harmonieux ; mais il y a d’autres féminins qui seraient horribles : autrice ou auteuse, par exemple, me déchirent absolument les oreilles. »
Soit. Mais si M. Leconte de Lisle admet doctoresse, qui vient, non du français docteur, mais de l’anglais doctor, doctoress, pourquoi n’admettrait-il pas également, de l’anglais : autoresse ?
L’illustre poète veut qu’on dise : une écrivain, une auteur, une professeur. C’est à mon tour de trouver qu’une professeur est absolument inharmonique. En quoi l’oreille se trouverait-elle froissée du mot professeuse ? Il n’y a là qu’un manque d’habitude. Aujourd’hui que nous avons, en France, presque autant de femmes que d’hommes qui professent, il semble indispensable de donner un féminin à ce mot journellement employé.
Revenons à la féminisation. En m’adressant à l’Académie, je me suis évidemment trompée de voie. C’est aux gens de lettres à prendre l’initiative de cette réforme, en mettant, dès à présent, en circulation les mots féminisés. Tel est d’ailleurs l’avis de M. Leconte de Lisle, et de la plupart de mes confrères.
J’ai découvert dans le dictionnaire Littré que partisane avait déjà droit de cité. Oratrice serait-il plus discordant à l’oreille qu’auditrice ? et sauveuse plus choquant que receveuse ?
Essayons donc de nous passer du concours académique ; car si dans la révision du dictionnaire, nos quarante en sont encore à la lettre A, en quel siècle arriverait par exemple la lettre S pour désigner le féminin de sculpteur ? À moins toutefois que les femmes, franchissant un jour le pont des Arts… Mais je m’arrête, épouvantée de ma révolutionnaire hypothèse.
Qui sait cependant si, en cette fort lointaine époque, un homme courageux n’adressera pas une lettre à une Académie féminine pour obtenir qu’on masculinise un certain nombre de mots correspondants à des situations, à des fonctions nouvelles, spéciales aux femmes, comme à présent on voit fleurir des couturiers, corsetiers, etc., etc. Rien n’est impossible dans la marche de plus en plus rapide du progrès.
Je veux croire que la requête de l’audacieux recevrait du cénacle féminin une réponse plus favorable et plus prompte, que la mienne de nos doctes et prudents académiciens.


Tous ces mots ne sont pas des féminisations du langage, comme le reprochent certains, mais une marche arrière sur sa masculinisation forcée. Plus que auteure, auteuse ou auteresse, néologismes proposés ici et là, autrice me semble le terme le plus correct, puisqu’il correspond à la réapparition du mot historiquement juste.

C’est la raison pour laquelle c’est celui que j’ai choisi et que j’utilise de façon systématique.

De plus, il fait partie de la liste des mots acceptés au Scrabble, si ce n’est pas une preuve ! XD

(5 commentaires)

  1. un vaste sujet.. sur lequel je ne me suis jamais penché. Comme pour beaucoup, je trouve qu’Autrice n’est pas beau à l’oreille. Mais comme plein d’autres mots que je trouve moches aussi 🙂 Je dis facilement Une auteure ; quant à auteuresse, cela fait très chevaleresque 🙂 !

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