Aujourd’hui, c’est le 40e anniversaire de mon frère. Remarquez que j’utilise une formule floue, qui ne précise pas s’il est encore là pour les fêter. J’aurais pu mettre « aujourd’hui, mon frère aurait eu 40 ans », c’est plus clair, et vous comprenez d’entrée.

Mais ce conditionnel me dérange, m’horripile. Les morts perdent tout droit au présent, au futur.

Ils perdent le droit de vieillir, celui-là même que nous autres vivants aimerions tant ne voir jamais venir.  Ils sont à jamais figés avec leur sourire d’éternelle jeunesse sur les photos dont les couleurs sont appelées à s’affadir au fil du temps.

Ils n’ont plus que le droit au passé. Ce n’est pas pour rien que le même mot désigne l’immédiat et le cadeau.

Or moi, mon frère, j’ai envie de lui restituer le droit à autre chose que le passé si imparfait. J’ai envie d’imaginer une ou deux rides ici ou là, une ligne de cheveux qui recule imperceptiblement sur le front, une peau qui se fripe, une légère bedaine.

Et peut-être même une cicatrice, sur le doigt, vestige d’une coupure qu’il n’aura jamais eu l’occasion de se faire, en rigolant au lieu de se concentrer sur l’ananas qu’il coupe.

J’ai envie de continuer à lui parler, lui signaler le nouvel album d’Asa, lui montrer mon nouveau livre, commenter avec lui l’actualité. J’ai envie de continuer les innombrables discussions qu’on a eues au fil des ans. Je le connais assez pour avoir une idée claire de sa réaction à pas mal de choses.

Mais pour qu’il vieillisse en même temps que moi, j’ai envie aussi de lui inventer des propos inattendus, des mots qui me surprennent. Parce que vieillir c’est aussi évoluer, changer, c’est être soi tout en n’étant plus tout à fait le même.

J’ai envie qu’on continue à l’évoquer en passant dans notre vie familiale, qu’on se souvienne d’une anecdote, qu’on dise en se marrant qu’il aurait dit ceci ou cela. Qu’il fasse partie de notre vie quotidienne autant que s’il était encore là, et qu’on puisse tendre la main vers un téléphone et lui parler.

Enfermer nos absents dans un album photo et ne les laisser en sortir  qu’au jour de leur mort et le 1er novembre, c’est un peu les faire mourir une 2e fois. Penser à eux à l’imparfait les repousse, impuissants, de l’autre côté de la barrière.

Faisons fi de la grammaire, et inventons un présent du passé, un conditionnel du futur, à conjuguer de nos souvenirs bons et mauvais, pour leur offrir jusqu’à notre propre mort la vie qu’ils n’ont pas vécue entièrement.

Donc, aujourd’hui mon frère a 40 ans, même s’il n’est pas là.

Bon anniversaire.

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