Cette nouvelle est extraite du recueil « Des mots pour Librinova », réalisé avec les 7 nouvelles lauréates d’un concours (« Copines » a obtenu le second prix).

Elle hésita un instant puis cliqua sur « envoyer », savourant ce geste avec autant de délectation que si elle avait enfoncé un couteau bien aiguisé dans le ventre de Julie, et qu’elle la regarde se tordre de douleur par terre. Parce que c’est à coup sûr l’effet que ça lui ferait, à cette saleté de Julie !
Douze ans qu’elles se connaissaient, qu’elles étaient copines, qu’elles partageaient tout, les joies et les peines. Depuis l’entrée à la maternelle, elles étaient les meilleures copines du monde. D’ailleurs, la preuve c’est que même leurs mères respectives s’embrouillaient parfois les pinceaux et appelaient Julie Chloé, et Chloé Julie.
C’était sans compter sur Anna, arrivée depuis trois mois à peine au collège, et qui avait tout fait pour lui piquer Julie, à grands coups de « oh, comme ce slim te va bien ! », de « Julie, ton nouveau vernis est trop top ! », et de « tu veux venir réviser le brevet blanc chez moi ? »
Et le pire a fini par arriver : c’est Anna qui accompagne Julie au concert de Rihanna. La grande sœur de Julie lui a offert deux places à Noël dernier, en lui disant clairement « tu emmèneras Chloé ». Elles avaient passé des heures à jacasser, à imaginer ce que serait le concert, lovées confortablement dans les deux poufs roses de la chambre de Julie. Rihanna ! En concert à Paris ! Les places vendues en moins d’une journée, mais Julie en avait deux… Une chance rare, dont elles se faisaient une joie.
Mais la semaine dernière, étonnée de ne recevoir aucune instruction sur cette soirée, la mère de Chloé avait appelé celle de Julie. Qui emmenait les filles jusqu’au concert ? Qui les récupérait ? Ce genre de détails assommants qui passionnent les parents.
A voir sa tête se décomposer au fil de la conversation, et à entendre les réponses laconiques de sa mère, Chloé avait tout de suite deviné que quelque chose clochait.
« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, maman ? Julie a un problème ? Elle est malade, blessée ? Réponds ! »
Des images de son amie agonisante traversèrent l’esprit de Chloé, des images d’hôpitaux glauques et puant la Javel. Julie, mon Dieu, Julie…
« Assieds-toi, Chloé, j’ai une mauvaise nouvelle pour toi. La mère de Julie vient de me dire qu’en fait, tu n’iras pas au concert. »
« Hein ? Mais pourquoi ? Explique ! »
« Arrête de m’interrompre, si tu veux que je te dise ce qui se passe. Julie a décidé qu’elle irait voir le concert avec une autre copine. Une Anna. Tu la connais ? Je suis désolée chérie, je sais que tu t’en faisais toute une joie. Si tu veux, on ira au centre commercial acheter un nouveau pantalon, ou des chaussures. Ou bien, on pourrait aller se faire un soin du visage, ou… »
Mais Chloé n’écoutait déjà plus, son esprit refermé sur lui-même, une petite voix répétant sans cesse « elle va au concert avec Anna, elle va au concert avec Anna… »
Elle avait fait ce qu’elle avait pu pour faire bonne figure le lendemain au collège, prête à entendre les explications de Julie. Elle se rattachait à l’idée que, peut-être, on avait forcé Julie, qu’elle était aussi désespérée qu’elle, qu’elle arriverait les yeux rouges d’avoir trop pleuré et les mâchoires contractées de rage.
Mais non, rien. Julie souriait, Julie marchait bras-dessus, bras-dessous avec l’autre, Julie ne la calculait même pas.
Le soir, dans son lit, ivre de colère, Chloé avait ourdi son plan. Si elle ne pouvait pas assister au concert, il n’y avait pas de raison pour que les autres en profitent. Elle aimait bien Rihanna, mais ce n’était pas sa chanteuse préférée non plus. C’était surtout de partager ces moments avec Julie qui comptait à ses yeux.
Alors que Julie idolâtrait Rihanna, elle collectait tout ce qu’elle pouvait trouver sur elle, les murs de sa chambre disparaissaient sous les posters, elle allait même jusqu’à se dessiner au feutre indélébile les mêmes tatouages qu’elle. De l’avis de Chloé, c’était un peu exagéré, mais quand on est une meilleure amie, on soutient l’autre en tout. Alors elle soutenait Julie.
Ce qu’il fallait, c’était trouver le moyen de faire annuler le concert. A quinze ans, quelle autre solution que de lancer une rumeur d’attentat dans la salle ? Vu les évènements de l’année écoulée, le moindre soupçon de menace suffisait à faire péter les plombs aux autorités. Et vu la taille de la salle, impossible de faire le concert après une fouille sérieuse : il serait bien trop tard, Rihanna quitterait les lieux. Bien fait pour Julie et Anna ! Dommage pour tous les autres qui ne demandaient rien, mais on n’a rien sans rien.
Toute la semaine, pendant que ses parents la croyaient endormie, Chloé avait préparé un montage photo à partir de clichés récupérés sur le net. Le résultat final était très satisfaisant. Oh, bien sûr, il ne résisterait pas plus de dix minutes à un examen minutieux, mais ferait parfaitement illusion pour créer la panique dans les services de sécurité.
En arrière-plan, la photo du hall d’entrée de la salle avec l’énorme affiche annonçant le concert, assombrie pour donner l’impression d’avoir été prise de nuit. Devant une bombe artisanale posée à même le sol (ça l’avait fait méchamment transpirer pour obtenir un rendu convaincant).
Ensuite, Chloé avait créé plusieurs faux comptes Twitter, et avait recherché tous les comptes de medias, de journalistes, de bloggeurs musicaux, etc, qu’elle avait pu trouver. Son idée était toute bête : envoyer sa photo trafiquée à tous ces gens, avec en légende
#MortARihanna : cette bombe est cachée dans la salle et explosera à 22h pile. Chloé était assez fière de son hashtag, court, efficace, flippant. Tout était prêt, elle n’eut plus qu’à attendre le soir du concert. Elle avait en plus un bol terrible, plusieurs bloggeurs avaient annoncé sur leur compte leur intention de braver l’interdiction et de se débrouiller pour retransmettre le concert en direct ! Assister depuis sa chambre à la déconfiture de la traîtresse, c’était encore plus jouissif…
La première partie s’était déroulée sans anicroche, a priori sans que personne ne s’intéresse vraiment au groupe ringard qui se démenait sur la scène (quelle idée aussi, les gens n’étaient tous venus que pour voir leur idole, ils auraient mieux fait de virer la première partie). Enfin, les lumières s’étaient éteintes, et même à travers les vidéos de mauvaise qualité qui sautillaient, Chloé avait senti l’excitation monter d’un gros cran dans la salle. Rihanna n’allait pas tarder.
C’était le moment choisi par Chloé pour envoyer ses rafales de tweets. Connectée à plusieurs comptes en même temps sur plusieurs navigateurs, elle cliqua. Pendant une minute ou deux, il ne se passa rien, ni sur Twitter, ni dans la salle. Chloé sentait ses yeux qui commençaient à piquer, à force de rester concentrée sur les multiples petites fenêtres affichées sur ses deux écrans.
Et puis soudain, là, une réponse à son message contenant la photo. ActuTV.
#MortARihanna Si c’est une blague, elle est de très mauvais goût
Chloé avait décidé dès le début qu’elle ne répondrait pas, le silence complet lui semblait plus propice à entretenir la paranoïa. Les terroristes ne s’abaissent jamais à commenter leurs menaces. Par contre, elle commença à envoyer des rafales de messages contenant le hashtag.
#MortARihanna OMG, ma cousine est dans la salle ! Il faut évacuer les gens, avant qu’il soit trop tard !
La photo #MortARihanna est peut-être un fake, mais moi je ne prends pas le risque, je sors du concert

Petit à petit, sur la fenêtre où elle suivait le hashtag, Chloé vit de parfaits inconnus s’interroger, relayer l’information, faire suivre la photo. Le ton était à peine inquiet au début, mais finit par devenir plus angoissé, voire même carrément hystérique. Un des bloggeurs, installé tout en haut des gradins (pas de bol pour lui, il ne devait pas distinguer grand-chose de la scène en bas), commenta à voix haute :
« Il se passe un truc dans la fosse, je ne vois pas trop quoi. »
Chloé agrandit sa vidéo en plein écran. En effet, une vague agitait les gens, ils agitaient leur portable dans tous les sens, des discussions animées semblaient s’engager. Elle maudit à voix haute le bloggeur, qui venait de zoomer au maximum, transformant l’image en magma de couleurs indistinctes. Une voix retentit dans les haut-parleurs :
« Mesdames et messieurs, un problème technique nous oblige à évacuer la salle pour quelques minutes. Veuillez vous diriger calmement vers la sortie la plus proche. »
Chloé passa à une autre fenêtre, une bloggeuse située elle aussi dans les gradins, mais un peu plus bas que le premier. On voyait distinctement des grappes d’adolescents se rendre en ronchonnant vers les sorties, sans esclandre.
Chloé serra les poings et les leva au-dessus de sa tête. Victoire ! Julie et Anna l’avaient dans l’os, elles n’auraient même eu la chance de voir la belle Rihanna. Timing parfait !
Elle commença à fermer les fenêtres les unes après les autres. Elle comptait bien s’offrir le luxe d’une petite entrave à son régime permanent pour fêter ça : une grosse tartine de Nutella et une canette de Coca, et même pas light en plus.
Mais soudain des cris retentirent dans ses haut-parleurs, trop loin des micros des caméras de bloggeurs pour qu’elle en saisisse le sens. Il y eut un grand moment de flottement, puis tout dégénéra d’un seul coup.
« Une bombe ! Il y a une bombe ! », hurla une voix.
« C’est sur Twitter, tout le monde en parle, une bombe ! », hurla une autre.
La foule commença à paniquer, des milliers de personnes se dirigèrent en même temps vers les issues. Tout le monde brandissait son téléphone, comme si l’image de la bombe constituait un sésame précieux qui les aiderait à sortir, et à se mettre en sécurité. Dans la bousculade, les portables tombaient, et ceux qui commettaient l’erreur de chercher à les ramasser se trouvaient impitoyablement piétinés par ceux qui arrivaient derrière. Des hurlements terribles montèrent bientôt, des poings partirent, des mains agrippèrent des cheveux pour passer plus vite.
Un chaos indescriptible régnait partout, qui s’aggrava encore quand les gens des gradins commencèrent à pousser à leur tour pour sortir. Certains, incapables de lutter contre la pression, basculaient par-dessus les dossiers, aussitôt recouverts par la marée humaine. Les hommes de la sécurité tentaient vainement d’endiguer le flot, de ramener un semblant d’ordre, mais ils finirent par être aussi engloutis par la force surhumaine de la multitude devenue folle.
Bientôt, seul le bloggeur tout en haut continua à diffuser des images, il tremblait tellement que l’image semblait être prise sur un navire pendant une tempête féroce. Ce mouvement hypnotique clouait Chloé à son écran. Elle regarda le drame se dérouler sous ses yeux effarés. Le jeune homme qui filmait pleurait, de gros sanglots d’enfant qui perçaient le cœur de Chloé.
Il fallait qu’elle fasse quelque chose, il fallait qu’elle leur dise que tout ça c’était du flanc, qu’il n’y avait jamais eu de bombe. Elle n’avait aucune idée de qui appeler : la police, la salle de concert ? Qui la croirait de toute façon ? Les autorités penseraient que c’était une manœuvre des terroristes.
Pendant dix interminables minutes, Chloé assista subjuguée au massacre. Peu à peu, l’assistance se raréfia, la horde de fans avait gagné les sorties. Une des dernières images qu’aperçut Chloé, avant qu’un policier ne se montre devant la caméra et ne s’en saisisse, fut un tapis effrayant de corps disloqués et sanguinolents qui recouvrait le sol et les travées.
Une fois l’écran redevenu noir, elle réussit enfin à s’arracher à sa fascination morbide et se secoua. Il fallait qu’elle efface toutes les preuves, tout ce qui pouvait la rattacher aux horreurs qui venaient d’avoir lieu. Frénétiquement, elle supprima les faux comptes, effaça la photo de son disque dur, nettoya ses navigateurs pour en retirer l’historique, puis se réfugia dans son lit.
Enfouie sous la couette, dans son pyjama rose, elle tenta de dormir. Mais les vibrations régulières de son portable lui signalant l’arrivée de notifications Tweeter et Facebook l’arrachèrent à un sommeil agité des heures durant. Tout le monde ne parlait que de ça : hécatombe, tuerie, massacre, carnage, bain de sang… Ces mots qui lui donnaient la fièvre rythmèrent ses cauchemars tout au long de la nuit.
Personne ne savait exactement combien de personnes étaient blessées, ni si c’était grave (Chloé refusait d’imaginer le pire, son esprit refoulait au plus profond sa hantise, elle ne pouvait admettre que certaines étaient peut-être m….s à cause d’elle). La police imposait un black-out complet, les hypothèses les plus folles circulèrent jusqu’au matin.
A sept heures, elle entendit sa mère se lever pour sortir le chien. Samedi ou pas samedi, le cocker avait envie de faire pipi à la même heure, réglé comme une horloge. Les bruits familiers et rassurants calmèrent un peu les battements désordonnés de son cœur. Peut-être que tout ça n’était qu’un mauvais rêve ? Elle allait s’apercevoir qu’il ne s’était rien passé, et lundi, au collège, elle supporterait stoïquement les vantardises de Julie et Anna (avec joie même !). Elle regarderait les mauvaises photos prises sur les portables, ferait semblant de reconnaître Rihanna dans la silhouette lointaine. Elle était même prête à regarder les immanquables vidéos au son pourri, et ne serait pas jalouse du selfie de rigueur des deux perfides.
Oh oui, c’est ce qui allait se passer ! Jamais la vie ne pourrait continuer son cours calme et banal si elle avait vraiment fait ça. Maman revint, les griffes du chien cliquetèrent sur le parquet, une chasse d’eau se vida, l’odeur du café rôda dans le couloir jusqu’à sa chambre.
Chloé jaillit du lit, le cœur gonflé d’espoir. Elle se précipita vers la porte, puis se ravisa. Mieux valait passer ses pantoufles, ou maman allait encore râler qu’elle finirait par attraper la mort. Elle descendit l’escalier doucement, pour ne pas réveiller papa, et rejoignit sa mère dans la cuisine.
« Tu es déjà debout, ma chérie ? Tout va bien ? Ce n’est pas dans tes habitudes, ma petite marmotte. »
Chloé lui sourit d’un sourire éclatant, plein d’espoir.
« Non, ça va, m’man, je n’avais plus sommeil. »
Sa mère se replongea dans sa tablette, sirotant l’expresso brûlant du bout des lèvres.
« Finalement, c’est aussi bien que tu sois restée ici hier soir. Il s’est passé quelque chose d’horrible à Paris pendant le concert de Rihanna. Une alerte à la bombe, on ne sait pas si elle était fondée ou pas pour le moment. En tout cas, ils annoncent pour l’instant 45 morts et plus de 200 blessés. »
Chloé se sentit devenir glacée et bouillante à la fois. Sa bouche se mit à aspirer l’air sans y arriver, semblable à un poisson qui se débat sur la rive. Les chiffres énoncés par sa mère dansaient devant ses yeux, elle sentit un abîme de désespoir s’ouvrir en elle.
La sonnette retentit, sa mère fronça les sourcils, et poussa un verre d’eau vers elle.
« Tu n’as pas l’air bien tout à coup, assieds-toi. Je vais ouvrir et je reviens tout de suite. »
Elle s’éloigna vers la porte en maugréant.
« Qui cela peut-il bien être à cette heure-ci ? »
Le portable de Chloé vibra. Par habitude, par réflexe, elle porta son regard vers l’écran. Un tweet.
Julie La Belle il y a 3s
Enfer hier au concert de @Rihanna, sauvée de la mort par @AnnaChihuahua. Entre nous, c’est à la vie à la mort maintenant.

Dans l’entrée, une voix bourrue :
« Bonjour madame, police nationale. Nous souhaiterions parler à Chloé Lescot, elle habite bien ici ? Vous êtes sa mère ? »
Une grosse larme s’écrasa sur l’écran du téléphone.

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