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Chapitre 1

Aujourd’hui.

Comme chaque fois, j’ai longuement attendu le bus devant la fac, et lorsqu’il est enfin arrivé, j’étais trempée. L’arrêt est un simple poteau de béton fatigué, sans rien pour s’abriter. Une pluie fine tombe depuis ce matin, sans discontinuer, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de tristesse à cette froide journée de février. Le véhicule est déjà plein à craquer, mais après le troisième arrêt une place s’est libérée, que je me suis empressée de prendre. Je vais jusqu’au terminus cette fois, et pas question de passer tout le trajet debout, à la merci du moindre cahot, des coups de frein brusques du chauffeur, et des mains baladeuses de vieux alcoolos.

La banlieue, dans tous les pays du monde, c’est chacun pour soi.

Le bus dégage cette odeur indéfinissable, mélange de peaux rarement lavées, de fringues de mauvaise qualité supportant mal l’humidité, la puanteur de trop de personnes entassées dans un petit espace. La femme à côté de moi sent les épices, une promesse de lendemains ensoleillés, de déjeuners languissants, les paupières lourdes. Elle évoque la poussière des chemins, l’été, quand une saine transpiration trace des rigoles sur les visages hilares des gosses. Mais il suffit de regarder son visage à elle, encadré par le sombre tissu de son voile, pour déchanter aussitôt. Fermé, fatigué, empreint de cette lassitude que j’ai vue autour de moi toute ma vie. Elle serre son sac à main usé contre sa poitrine, des sacs plastiques remplis de nourriture entre ses jambes. J’imagine ses journées, le marché deux matins par semaine, le supermarché les autres jours. Des années à traîner la pitance de sa famille dans les bus. La pluie s’est intensifiée, et l’odeur de chien mouillé des nouveaux arrivants a vite fait de dissiper les derniers effluves épicés. Je me détourne.

À intervalles réguliers, j’essuie la buée de la paume, pour voir dehors. Le verre est glacial, je frotte ma main sur mon pantalon, autant pour la sécher que pour la réchauffer. Je me demande bien pourquoi je me donne systématiquement la peine d’essayer de distinguer l’extérieur. Des jours comme aujourd’hui, la pluie qui se dépose sur les vitres coupe toute visibilité. Et les jours où seul le froid règne, qu’ai-je à voir de si intéressant, une fois la buée partie ? Les mornes immeubles sans âme d’une banlieue après une autre, du gris, du noir, du béton.

Chaque matin, et chaque soir, j’accomplis ce trajet, accompagnée des millions d’autres comme moi, qui exécutent cette transhumance silencieuse pour gagner de quoi survivre dans leurs cités. Encore ai-je la chance de ne devoir circuler qu’en bus, et ne pas devoir m’engouffrer dans les fonds inquiétants du métro et du RER. Les bons jours, en levant bien la tête, j’aperçois le ciel, et je peux faire semblant que le béton s’est volatilisé.

***

Quand j’étais môme, je m’allongeais sur mon lit le dimanche après-midi, le visage tourné vers la fenêtre. J’avais par hasard découvert qu’en me positionnant d’une certaine façon, j’arrivais à voir le ciel et juste le ciel. Un rectangle magique et secret, les tours environnantes disparaissaient. Si je bougeais ne serait-ce que de quelques centimètres, c’était foutu. Je pouvais rester très longtemps à regarder, compter les nuages, leur chercher des formes, des histoires, calculer leur vitesse. Comme j’étais toute tordue pour parvenir à la position idéale, j’étais tout endolorie quand je me relevais, et il me fallait quelques minutes pour que mes membres ankylosés retrouvent leur élasticité.

Les jours de grisaille, j’observais le papier peint, le plafond, les scrutant jusqu’à y voir des têtes, des personnages, toute une armée de gens qui veillaient sur mon enfance silencieuse et solitaire. Je croyais même parfois qu’ils me chuchotaient des mots sans importance.

Je n’avais de toute façon pas grand-chose d’autre à faire. Mes jours sans école, je les passais à lire ou à faire du crochet, les seules activités pour lesquelles maman me fournissait la matière première. Je réalisais des napperons, des chemins de table, des cache-pots, des couvre-lits… Dès que j’en finissais un, je le lui laissais en offrande sur le canapé. Je le retrouvais invariablement dans la poubelle, recouvert de marc de café ou d’épluchures de pommes de terre.

Ma mère ne me parlait pas, ou en tout cas peu, le moins possible. Et plus je grandissais, moins elle parlait. Quand la plupart des enfants rêvent d’avoir le droit de faire des choses seuls, moi je rêvais de faire des choses avec ma mère. À l’extérieur de l’appartement, en contact avec d’autres personnes, je découvrais une mère que je ne connaissais pas, une femme vive et rieuse, qui avait un sourire pour chacun, qui flirtait même parfois avec le boucher. Je découvrais de petites rides au coin de ses yeux, des rides joyeuses. Le simple fait d’aller acheter une baguette à la boulangerie avec elle m’emplissait de ravissement pour la semaine. Je rangeais soigneusement dans ma tête le moindre de ses accents, la plus petite inflexion de sa voix, les conservant amoureusement pour plus tard, quand seule dans ma chambre je regardais les ombres s’épaissir et la nuit envahir peu à peu la pièce. Le souvenir de ses rires, de ses plaisanteries tenait mes terreurs d’enfant éloignées.

Malheureusement, ce genre d’escapades était rare, et après mes 12 ans n’ont plus jamais eu lieu.

Mes camarades de classe avaient tous des activités le mercredi, du foot ou du tennis. Ils en parlaient à la cantine ou à la récré, et je les enviais. Une fois, j’avais timidement demandé à maman si je pouvais moi aussi m’inscrire à la danse, et son regard dédaigneux avait été suffisamment éloquent, je n’avais pas insisté. Après coup, j’avais réalisé l’idiotie de ma demande, avoir imaginé qu’elle se donnerait la peine de m’accompagner et de venir me rechercher ! Plus tard, assez grande pour m’y rendre toute seule sans que ça éveille les soupçons du voisinage, j’étais déjà trop craintive et solitaire, ça ne m’attirait plus.

Il paraît que mon père est parti tellement vite après avoir séduit ma mère que son sperme n’avait pas encore séché sur les draps de l’hôtel miteux où il l’avait entraînée. Sans adresse, sans numéro de téléphone, sans même un nom de famille, elle n’a eu, dit-elle, aucun moyen de le joindre pour lui annoncer que j’étais en route.

Alors, elle a continué sa morne vie, chargée d’un fardeau supplémentaire. Fille mère dans un environnement social comme le nôtre, avec le jugement des autres, le rejet de sa famille, ça n’a pas dû être simple, je crois. Elle était employée de mairie, et suivait des cours du soir pour passer une licence de lettres et devenir prof, le rêve de toute son existence. Bien évidemment, avec son maigre salaire, impossible de continuer. Elle a tout laissé tomber, tout sacrifié pour moi. À cause de moi.

Alors, forcément, j’ai vite compris que j’étais tenue à la perfection. Sauf que la notion de perfection pour ma mère se résumait surtout à « sois sage, ne fais pas de bruit, ne me dérange pas, pour que je puisse faire semblant que tu n’existes pas, faire comme si tout ça n’avait jamais eu lieu ». Je n’étais pas contrariante, j’ai fait comme elle l’a voulu. Je suis sans doute une des rares personnes à avoir un carnet de santé presque vierge : pas de maladies, pas d’accidents, aucune hospitalisation. Les seules choses qui y sont inscrites, les dates de mes vaccins et les visites médicales scolaires. J’ai été l’enfant idéale que souhaitait ma mère : la perfection silencieuse et invisible, ne la dérangeant jamais.

Elle sombrait petit à petit dans un alcoolisme discret, se saoulant le soir après que je sois couchée, et s’endormant une fois la bouteille finie. Je me levais le lendemain matin, et je feignais de ne pas voir la bouteille par terre.

Tout ce que je sais de notre histoire, je l’ai glané çà et là, au fil de ses ivresses, quelques phrases qui lui échappaient, des bribes éparses que j’ai patiemment accrochées les unes aux autres jusqu’à former un tout à peu près cohérent, une pelote de mots enroulée dans ma tête. Je suis consciente qu’il me manque encore beaucoup d’éléments, et le peu de mémoire que j’ai de ma petite enfance ne m’aide pas à y voir plus clair.

Je ne sais pas par exemple si elle m’a appris à parler (et pour ça, il fallait bien qu’elle m’adresse la parole), ou si j’ai appris à la maternelle. Est-ce que je suis arrivée à trois ans, enfant sauvage mutique, ou déjà gentille fillette babillant à tout va ? Et si elle m’a parlé pendant mes premières années, pourquoi a-t-elle cessé ? Et de quoi me parlait-elle ? D’aussi loin que je me souvienne, mes maîtresses d’école vantaient la richesse de mon vocabulaire et mon expression parfaite. Au CE1, l’instit m’avait prise pour exemple, rougissante, devant toute la classe, car j’étais la seule à mettre le « ne » dans mes phrases négatives à l’oral. Même si je lisais déjà tout ce qui me tombait sous la main, cela suffisait-il à ce langage précis et élaboré ?

Je maudis ce grand vide de mon enfance, ma mémoire défaillante. Je me souviens de mon premier livre, une histoire de lapins perdus dans la forêt, mais pas de maman.

Elle travaillait tard, me laissant rentrer seule de l’école, avec ma clé accrochée à une ficelle, pendant autour de mon cou. Je traversais la cité jusqu’à notre immeuble, rasant les murs, les yeux fixés sur le trottoir pour ne jamais établir de contact visuel avec les bandes qui traînaient là et ne se gênaient pas pour apostropher les passants. Je m’acquittais de mes devoirs en regardant les ombres changer sur la moquette.

J’attendais maman, juste pour le bonheur de la voir, juste pour cette infime fraction de seconde où elle passait la porte, et où ses yeux semblaient enregistrer ma présence et se dire « ouf, elle est là, il ne lui est rien arrivé », avant de s’éteindre à nouveau. Elle mettait la radio en route, et j’obéissais à la règle implicite, je devais alors quitter le salon et aller jouer dans ma chambre jusqu’à ce que le dîner soit prêt.

Certains soirs, elle rentrait vraiment très tard, et mon estomac criait famine, mais jamais je n’aurais osé manger quelque chose sans sa permission. Plus le temps passait, plus je m’angoissais. Et si elle ne revenait pas ? Si elle m’abandonnait définitivement ? J’étais tellement enfermée dans notre vie bizarre que je crois que si elle avait foutu le camp en me laissant derrière, je n’aurais même pas eu le réflexe d’alerter quelqu’un, et je serais morte de faim dans cet appartement inhospitalier.

Je guettais derrière la porte de ma chambre l’écho de son corps qui s’affaissait sur le canapé, signe que le repas pouvait commencer. Je dînais toujours seule dans la cuisine, attentive aux bruits de ma mère qui prenait son repas sur la table basse du salon. Je m’arrangeais chaque soir pour avoir terminé avant elle, pour ne pas lui imposer ma présence lorsqu’elle viendrait débarrasser son couvert et laver la vaisselle. Si je n’avais pas eu le temps de finir, aux prises avec un morceau de viande récalcitrant que mes dents d’enfant n’arrivaient pas à mâcher assez vite, tant pis, j’écourtais mon dîner, et filais dans ma chambre le ventre encore creux. Puis le bruit de la bouteille qui cogne le verre m’indiquait qu’il était l’heure d’aller me coucher.

Le mutisme qu’elle nous infligeait nous obligeait à trouver d’autres stratégies de communication. Elle signait les mots sur mon carnet de correspondance, que je laissais dans un coin de la table de la cuisine. Elle rédigeait les chèques pour la cantine, et les glissait sous ma porte pour que je les remette à la directrice le lendemain. Elle remplissait avec excellence son rôle matériel de mère. Je crois que personne ne se doutait de la froideur et du silence qui régnaient à la maison. Et jamais ça ne me serait venu à l’idée de m’en plaindre. J’étais tellement persuadée que la vie c’était ça, que mes camarades de classe vivaient de la même façon, pendant longtemps je n’ai eu aucun point de comparaison.

J’ai toujours tout fait pour ne pas la déranger, rester invisible, et mon physique d’adulte est le reflet de mon enfance. Je ne me trouve ni belle ni laide, de taille moyenne, mon visage me semble quelconque et mes cheveux roux sont mon seul signe distinctif. Tous les matins, je les nouais en chignon sévère ou en nattes serrées, pour tenter d’endiguer leur enthousiasme, leur envie de flotter au vent. Jusqu’à la fin de mon adolescence, j’ai cru que les gens m’oubliaient aussitôt après m’avoir vue.

***

Aujourd’hui.

 

Le bus est arrêté depuis plusieurs minutes sur un pont. Dessous, les eaux grises et sales de la Seine coulent, indifférentes aux problèmes des hommes. Des klaxons rageurs fusent un peu partout, les encombrements de fin de journée battent leur plein, et l’énervement des uns et des autres fait monter inexorablement la tension dans l’habitacle. Je sens bien aux regards agacés vers l’extérieur des passagers que ce contretemps pourtant prévisible contrarie leurs plans. Une femme se plaint à sa voisine qu’elle va rater sa correspondance. Un homme tambourine du bout des doigts sur la barre à laquelle il se tient, et ce bruit semble prodigieusement crisper le vieux à côté de lui. Mais bien sûr, il ne dira rien, l’autre pourrait mal l’interpréter et sortir une arme quelconque. Dans nos quartiers, la vie ne vaut rien, et peut s’éteindre pour une broutille, un mot maladroit, un regard trop appuyé. Le vieux prend son mal en patience. Des portables vibrent avec hargne, bipent et sonnent un peu partout, des voix irritées aboient en réponse, engueulent copieusement leurs interlocuteurs.

« Où je suis ? Dans ce putain de bus, qu’est-ce que tu crois ? Toujours ces bouchons de merde ! »

Chaque grossièreté me fait grimacer, je n’ai jamais réussi à m’habituer, à comprendre pourquoi des gens qui ont la chance d’avoir autour d’eux des personnes qui leur parlent se sentent obligés d’émailler leurs discours de vulgarité et d’insultes.

La pluie s’est un peu calmée, mais les passants continuent quand même à marcher vite. Une femme qui porte une petite fille court jusqu’au bus immobilisé, et frappe à la porte avant. Le chauffeur hésite un instant, mais finit par ouvrir. La femme, la trentaine, le remercie d’un sourire chaleureux et s’avance dans la traverse après avoir passé sa carte de transport, l’enfant toujours dans les bras. La fillette est vêtue d’un manteau multicolore qui égaye soudain tout le bus. Elle doit avoir trois ou quatre ans, et parle d’une petite voix aigüe attendrissante. Elle montre du doigt à sa mère les péniches qui ondulent nonchalamment sur les berges. Elle ne semble pas être dérangée par les gouttes de pluie qui coulent encore sur elle, par la promiscuité et les visages éteints des gens autour d’elle. Tout son être est concentré sur les péniches, et elle explique que quand elle sera grande, elle vivra sur un bateau elle aussi, et qu’elle l’invitera ainsi que papa.

La complicité entre les deux est criante, une confiance mutuelle presque perturbante, et je détourne le regard, aussi gênée que si je m’étais immiscée dans leur intimité.

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