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LES NOUVEAUX TEMPS

2 – Le Voyage

 

 

Chapitre 1

13 février 2040

 

 

Quelques flocons continuent de voltiger, paresseux, s’accrochent à la parka d’Adam et fondent aussitôt. Il vient juste de sortir des bâtiments, il n’a pas eu le temps de vraiment se refroidir. Les labos sont chauffés à 19°, et, pourtant, à voir ses vêtements fumer, on croirait qu’il émerge d’un climat tropical. Quelle température peut-il bien faire ? La veille, à la radio, on annonçait -5°. Il ne fait pas beaucoup plus chaud aujourd’hui, c’est certain.

Et ça doit être pire à l’extérieur de la coupole. Adam aperçoit les soldats de garde, qui cognent leurs lourdes bottes l’une contre l’autre, pour se donner l’illusion du mouvement. Les pauvres diables doivent approcher du point de congélation. La vague de froid intense dure depuis dix jours déjà, et ne semble pas vouloir s’interrompre. Adam a mauvaise conscience. Il se sent responsable des conditions difficiles dans lesquelles ces hommes et femmes remplissent leur mission.

Avant-hier, il a insisté pour que tous les tours de garde soient raccourcis, les infortunés qui tirent au sort les gardes extérieures y passent un temps réduit. Cela ne suffit pas à apaiser totalement ses remords, mais c’est toujours ça. Il sait qu’il a raison d’avoir refusé qu’un vrai périmètre fermé soit érigé autour de la coupole, avec grillages, barrières, et postes de contrôle stricts.

Une victoire arrachée de haute lutte à l’état-major. S’ils les avaient écoutés, AP Lab et ses environs auraient été transformés en camp retranché, sous la haute surveillance de gardes lourdement armés, à la gâchette facile. L’inverse complet du but recherché ! D’âpres discussions assorties de menaces ont fini par faire pencher la balance vers ses arguments.

— Il faut garder en tête que nous devons à tout prix éviter de déclencher une panique prématurée dans la population, aussi longtemps qu’on le pourra, a attaqué le général Montier, d’un ton extrêmement agressif. La dernière chose dont nous avons besoin sur ce projet, c’est de la présence de civils incontrôlables hurlant à la conspiration.

— La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que ces mêmes civils soient exposés à la violence militaire sans raison, a rétorqué Adam.

— Pourquoi imaginez-vous tout de suite le pire ? Le meilleur moyen de limiter violence et effusions de sang, c’est justement d’établir une zone sécurisée et protégée. Si des curieux s’approchent, mes hommes les refoulent, les renvoient d’où ils viennent, et on n’en parle plus.

— Si des curieux s’approchent, vous ne pensez pas qu’un déploiement d’envergure, avec miradors et clôtures hautes, risque de leur mettre la puce à l’oreille ?

— Vous autres scientifiques, vous vivez dans un monde en marge de la réalité ! Là, c’est un gruyère que mes bataillons sont censés protéger, un gruyère bordé d’eau en plus. Nous sommes tellement près de Saint-Malo que notre présence ne pourra jamais passer inaperçue.

— Et vous autres militaires, vous ne réfléchissez pas plus loin que le bout de votre canon ! À quoi pensez-vous que va servir cette coupole en cas d’attaque ? Je vais vous le dire, moi ! À sauver la vie de ces populations civiles que vous méprisez tant, justement. Ce que vous proposez ressemble trop à l’idée que les gens se font d’un camp de prisonniers ou d’extermination. Jamais les citoyens n’auront suffisamment confiance pour y entrer de leur plein gré ! Leur méfiance ne doit pas être éveillée, je veux qu’ils acceptent de venir sans perte de temps. Si une attaque bioterroriste a lieu, nous ne disposerons probablement que de quelques heures pour mettre un maximum de gens en sécurité.

— Calme-toi, Adam.

Comme toujours, la voix raisonnable de son beau-père a agi comme un calmant instantané sur le chercheur.

— Se lancer des insultes à la figure n’a jamais rien résolu, n’a jamais fait avancer aucune cause. On doit pouvoir trouver un terrain d’entente. Chacun fait un petit compromis.

— Je ne ferai aucun compromis, c’est non négociable. Mes coupoles doivent rester d’accès facile. Sinon j’arrête tout.

— C’est une menace, Monsieur Philippe ? Vous avez le culot de menacer le président de la République ?

— Ce n’est pas une menace, c’est une promesse. Quand j’ai rencontré le président Peythieu, il n’était encore que préfet, je le connais bien mieux que vous. Je me suis attelé à ce projet sous des conditions bien précises, et j’entends qu’elles soient respectées à la lettre. Le jour où la panique éclatera, que nous courrons le risque d’une contamination massive, votre boulot sera d’acheminer les populations à l’abri. En attendant, contentez-vous de faire en sorte d’empêcher que des promeneurs tombent sur une coupole par hasard, et que rien ne vienne retarder la mise en place de toutes les autres.

— Vous demandez que des soldats parfaitement entraînés au combat, aptes à venir à bout de n’importe quel ennemi, se transforment en vulgaires agents de sécurité et en livreurs de meubles. C’est inadmissible !

— Non, je demande que des hommes et des femmes ayant signé un engagement à protéger la vie de la population, envers et contre tout, fassent leur possible pour que le moyen de sauver cette population soit opérationnel au plus vite. Avez-vous prêté attention aux discours haineux et apocalyptiques des autres pays de l’ex-Union Europasienne ? Quand l’ennemi viendra, et – notez bien que je dis QUAND et pas SI – il viendra vite, il sera ravageur, et invisible. Toutes vos belles stratégies, vos entraînements, et vos armes chères et sophistiquées ne pourront rien contre cet ennemi-là.

— Nous n’avons aucune certitude. La coalition Allemagne-Chine pourrait fort bien attaquer à l’ancienne, en envoyant des hommes sur le terrain, pour envahir et annexer le pays.

— Ah oui ? Comme ils ont fait en Angleterre, n’est-ce pas ? Rappelez-moi depuis combien de temps nous n’avons reçu aucun signe de vie venant de l’autre côté de la Manche ? Vos agents de sécurité et vos livreurs de meubles sont le nerf qui, espérons-le, va nous permettre de sauver un maximum de civils innocents.

— Général, est de nouveau intervenu Peythieu. Vous noircissez un peu trop le tableau. Il est évident pour tous que vos hommes accomplissent un travail remarquable, et que les choses avancent bien grâce à leur efficacité et leur dévouement.

Un ricanement mauvais a échappé à Adam.

— Allons, Jean, pas la peine de lui passer la brosse à reluire. Il a reçu ses ordres, il n’a qu’à obéir. C’est tout ce qu’on lui demande, c’est pour ça qu’il est payé.

— N’envenime pas les choses ! Général, comme vous le savez, les coupoles ont été conçues pour assurer la survie à long terme d’un grand nombre de personnes. Nous sommes partis du postulat que les moyens modernes, la technologie, les énergies supérieures risquaient de ne plus être disponibles. Pour que cette survie ait lieu, il faut emmagasiner sur place les moyens de subsistance adéquats : outils, moyens de production, alimentation. C’est à vous et à vos soldats que revient la lourde tâche d’acheminer ces produits cruciaux au bon endroit. Cessez donc vos chamailleries. J’entends la validité de vos arguments à tous les deux, et je vous demande de faire preuve d’un peu plus de souplesse. Général, faites au mieux pour garder le secret sur les coupoles autant que vous le pourrez. Adam, continue à produire le MX 2164 et à superviser la construction. Puis-je compter sur vous, messieurs ?

De mauvaise grâce, ils ont tous les deux hoché la tête, au grand soulagement de tout l’état-major. N’empêche qu’à des moments comme celui-ci, à grelotter dans le froid, Adam se demande si le général n’est pas dans le vrai, et s’il ne serait pas à la fois plus simple et plus respectueux des soldats de monter un centre militaire digne de ce nom autour de chacune des coupoles.

Jusqu’à présent, l’édification est passée inaperçue, mais pour combien de temps ? Les gens avalent sans rechigner les mensonges officiels servis par l’administration. Ils s’inquiètent trop de l’avenir, occupés à guetter la mort qui pourrait venir de l’est, pour se poser de véritables questions sur les expropriations en masse à travers l’hexagone. On offre aux familles qu’on déplace un accueil au moins équivalent à ce qu’ils abandonnent. Bien souvent, on leur propose même mieux, et ils acceptent sans rechigner, ravis de l’aubaine.

Un jour prochain, mathématiquement, le pot aux roses sera découvert, et la presse commencera à hurler au complot, à réclamer des explications. C’est pourquoi Adam cherche à accélérer le mouvement. Perdre une heure à discutailler bêtement avec un entêté en uniforme, pétri de sa propre importance, c’est une heure qu’il ne consacre pas à ses recherches.

La coupole témoin répond à ses espoirs, stable, étanche aux attaques, on y vit bien. Mais Adam n’arrive pas à se défaire d’un certain malaise à l’idée d’avoir dû tellement précipiter les choses, de ne pas avoir eu le loisir de tester et tester encore. La population de la coupole Alpha se monte déjà à près de mille personnes, et aucun incident n’est à signaler en un mois d’activité. Tous les employés vivent désormais là vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec leurs familles, et quelques autres ménages tirés au sort, autorisés à rester sur place.

Une fois par semaine, chaque habitant se voit délesté d’une infime dose de sang, dont on extrait plasma et ADN pour les injecter dans le circuit qui maintient le composé en place. Ils s’en acquittent de bonne grâce, Adam a longuement expliqué à chacun la nécessité de renouveler régulièrement les stocks, et même de toujours disposer d’une provision d’avance suffisante pour fonctionner une petite quinzaine de jours.

De même, la rotation des habitants pour aller voir les chiens a été aisément instaurée. Les pauvres bêtes sont enchaînées, des tubes leur sortent d’un peu partout, et elles ne peuvent presque pas bouger, tandis que dans leurs veines et dans leurs cerveaux s’écoule une rivière ininterrompue. D’abord l’eau salée tirée de la mer, puis un composé de sang humain, puis le sang de leurs congénères. Et on recommence, à l’infini.

En attendant mieux, Adam soulage sa culpabilité d’exploiter les animaux en leur offrant une présence humaine rassurante continue. De jour comme de nuit, il y a à leurs côtés quelqu’un pour leur parler, les rassurer, les flatter de la main. Quand l’angoisse monte trop, et qu’ils gémissent de peur et d’incompréhension, les personnes présentes ont ordre de se coucher contre eux et de les étreindre, comme une mère son petit enfant. C’est loin d’être satisfaisant pour Adam, mais c’est mieux que rien, en attendant qu’il pousse plus loin ses travaux. Pour prouver sa bonne volonté, il a accroché leur propre chienne, à Éva et lui, une bonne mémère beagle adorable. Ça lui crève le cœur de la voir ainsi. Elle reste aimante, lui lèche les mains à chaque visite, sa queue bat de joie. Quand un changement de cathéter s’impose, les chiens sont sortis et promenés.

Majid comprend son désarroi et lui répète sans cesse qu’il ne pouvait pas faire mieux en si peu de temps. Bien que la consolation soit dérisoire, Adam y puise malgré tout une certaine force. Ni Éva, sa femme, ni Majid, son fidèle assistant, ne le condamnent pour ce qu’il fait subir aux chiens. Majid travaille comme un forcené pour améliorer le composé, le rendre plus puissant, pour au moins réduire le nombre de chiens nécessaires à la bonne marche des coupoles.

Éva a pris en main le volet approvisionnement, avec un succès qui emplit Adam de fierté. Elle a optimisé notablement les premières listes établies l’automne précédent, avec des suggestions pleines de bon sens. Au départ, toute l’équipe d’AP Lab s’était focalisée sur des stocks de marchandises, sans penser plus avant. Éva a suggéré des fournitures permettant aux futurs colons des coupoles de vivre en autosuffisance. Des réserves de graines, des animaux à profusion, des outils à l’ancienne, des bibliothèques emplies d’ouvrages pour apprendre… Elle a été la toute première à réaliser la probabilité que les gens se trouvent enfermés sous les coupoles pendant des générations et des générations.

C’est un spectacle irréel de voir débarquer des contingents de poules, de vaches, de lapins, de chiens, de chats… installés dans des bâtiments de bois fraîchement érigés, qui parfument l’air glacial d’une bonne odeur de sève et de résine. Pendant que des équipes du génie s’affairent à percer la terre jusqu’à trouver la réserve d’eau qui approvisionnera la future fontaine de la coupole, d’autres équipes construisent poulaillers, étables, entrepôts. C’est encore plus irréel de constater que des laborantins qu’il pensait vivre dans une dimension différente, ne respirant que pour la science, se passionnent soudain pour l’élevage, ou suivent avec entrain des formations accélérées en agriculture.

Si chaque coupole comporte son lot de personnes aptes à profiter des marchandises fournies par le gouvernement, il ne devrait pas y avoir trop de problèmes. Cette pensée l’aide à aller de l’avant. Grâce à elle, il tient, il survit à ses journées interminables.

La neige s’est complètement arrêtée, le vent s’est levé, et Adam a l’impression que la température a encore dégringolé de quelques degrés. Au loin, par-delà les parois, il distingue les rangées de camions aux bâches kaki, qui encerclent la coupole. Ce petit malin de général a cédé tout en n’en faisant qu’à sa tête. Les camions sont garés si près l’un de l’autre que seule une souris pourrait se faufiler sans être aperçue. Une victoire simple qu’Adam concède volontiers au général. Ce cercle de véhicules se brisera aisément quand il sera temps d’acheminer les réfugiés.

Quelques soldats se déplacent de camion en camion, occupés à une mission obscure. Ils sont vêtus de grosses parkas blanches qui se fondent dans le paysage enneigé, ils ont tous enfoncé la capuche sur leur crâne. À cette distance, Adam ne discerne vraiment que leur treillis de camouflage, des paires de membres sans torse ni tête qui se promènent.

Tout à coup, les jambes s’agitent plus rapidement, et convergent vers un point, le seul où l’espace entre les camions est suffisant pour laisser passer un véhicule. Une grosse voiture aux lignes lourdes et protectrices s’approche. Adam reconnaît la berline présidentielle qui accompagne Peythieu dans tous ses déplacements. Il arrive enfin !

Il était temps, Adam commence à ne plus sentir ses orteils dans ses bottes trop légères pour rester longtemps dans la neige. Il attend son beau-père de pied ferme, il compte bien provoquer la discussion que le président repousse habilement depuis plusieurs semaines.

— Bonjour, Jean. Tu as fait bonne route ?

— Nous nous sommes fait quelques frayeurs en raison du verglas. Mais j’ai la chance d’avoir un chauffeur hors pair, dont le sang-froid est égal à l’habileté. D’ailleurs, Damien, inutile de m’attendre dans la voiture, vous allez geler sur place. Allez donc à la cafétéria, je vous appellerai lorsqu’il sera temps de partir.

Le chauffeur salue sans un mot, en claquant les talons, et entre dans le hall sans plus attendre. Son geste trahit son appartenance à une unité militaire quelconque.

— Depuis quand l’armée te fournit-elle tes chauffeurs ?

— Depuis que l’Élysée reçoit des menaces de mort de plus en plus précises, menaces que l’état-major prend très au sérieux.

— Où serait l’intérêt de la coalition de chercher à te tuer, juste toi, alors qu’ils manigancent un massacre à grande échelle ?

Le président glousse de bon cœur.

— Adam, ton indécrottable naïveté me surprendra toujours. Mes ennemis ne se comptent pas tous dans les rangs de l’ex-Union Europasienne, vois-tu.

— Qui d’autre pourrait t’en vouloir, en vouloir à la France ? Tu leur résistes, tu refuses de te soumettre à leurs diktats délirants.

— Eh bien, par exemple, les États-Unis, ou l’Australie, ou la coalition hispanique sud-américaine. Il n’y a guère que le Brésil dont je ne pense rien craindre actuellement. Ils sont bien trop occupés avec leur guerre civile sanglante, entre les partisans de l’abandon du portugais pour rejoindre la coalition hispanique, et les forces gouvernementales accrochées à leur histoire et leurs traditions.

— Je ne comprends pas où pourrait se trouver leur intérêt.

— Réfléchis deux secondes. L’ex-Union Europasienne a prouvé qu’elle était prête à tout pour prendre le pouvoir partout. La population britannique a disparu, rayée de la surface de la carte. C’est un avertissement clair, et que les pays de l’autre côté des océans ont pris très au sérieux.

— Ils n’ont pas d’inquiétude à avoir, le virus ne s’est pas étendu, il n’a pas traversé la mer. Et de toute évidence, il n’est pas transmis par les animaux.

— Cette fois-là, mon petit, cette fois-là. Qui nous dit que la prochaine fois ils ne lâcheront pas un virus plus féroce, plus véloce, transporté par les oiseaux ou les poissons ?

— Ça serait idiot, les peuples europasiens risqueraient d’être touchés au même titre que les Français ou les Américains.

— Certes, mais je crois qu’ils ont largement prouvé leur folie, non ? Je ne crois pas que l’idée de millions de morts chez eux les arrêterait. Et je crois que les autres pays ne le croient pas non plus. S’ils me tuent, ils abandonnent cette partie du monde entre les mains de ces fous furieux, s’en lavent les mains et continuent leur vie tranquillement.

— C’est écœurant de cynisme et d’inhumanité.

— Bienvenue dans la réalité de la politique. Tu m’offres un thé, et quelque chose à grignoter ?

— Allons au labo, il y a des cookies d’Éva.

— Chouette ! Ses talents de pâtissière me manquent souvent. Elle n’est pas très douée en cuisine, mais ses gâteaux, mmmmm…

Pendant que les deux hommes suivent les couloirs jusqu’au labo, Adam rumine les mots de Jean. Malgré leur immoralité et leur brutalité, les raisons avancées par son beau-père se tiennent. Sa mort mettrait fin au bras de fer entre la France et la coalition, et bon nombre de citoyens se réjouiraient, préférant vivre sous le joug d’une poignée de dictateurs déments plutôt que de faire face à une attaque biologique. Dans la presse, des tribunes citoyennes appellent régulièrement à ce que Peythieu soit déposé, et remplacé par un président plus accommodant. Sa place dans les sondages empire à mesure que la menace se précise et que le risque augmente.

Adam a parfois envie de renoncer, de céder aux instances et aux recommandations de l’état-major, il se dit que les gens l’auront bien cherché et qu’ils ne méritent pas qu’il se batte pour eux. Seule Éva arrive à le motiver à continuer le combat. S’il doit sauver les hommes de leur propre bêtise, en dépit d’eux-mêmes, il le fera. Ou, au moins, il essayera. Tant pis si sa lutte n’est jamais reconnue, ou qu’on le déteste pour ça. Là réside son premier devoir d’humain : l’égalité et la fraternité, ces mots ne sont pas vains pour lui, des concepts ancrés au plus profond de lui par son père dès sa petite enfance.

Une fois le thé servi, les cookies goûtés, Adam attaque, bille en tête.

— J’ai encore vu passer un mémo il y a deux ou trois jours, qui ne m’a pas plu du tout. Les termes étaient génériques, mais avec un tout petit peu d’effort, on lit entre les lignes. D’ailleurs, je suis sûr qu’à l’origine je n’étais pas censé tomber sur ce mémo, c’est vraisemblablement une erreur. Des listes sont en cours d’élaboration, des listes de noms, avec des codes à côté de chaque nom. Nul besoin d’être sorti de Polytechnique pour deviner que ces codes font référence aux coupoles prévues. Je pensais avoir été très clair à ce sujet : les personnes qui entreront dans les coupoles le moment venu seront des individus, des familles, qui seront là par le plus grand des hasards.

— J’ai également pris connaissance de ce mémo. Je ne suis pas complètement opposé au procédé. Est-ce que ça ne te semble pas important d’offrir une chance de survie aux grands esprits de ce temps ? Aux scientifiques ? Aux médecins ? Aux artistes ? Aux poètes ? À tous ceux qui pourront faire en sorte de garantir le bon fonctionnement de la société, et qui pourront apporter espoir et rêves via leur art ?

— Non, ça ne me semble pas primordial, au contraire. Les grands esprits sont imbus d’eux-mêmes, ils s’écoutent parler. Ils ne pourront pas se retenir d’asseoir une forme de pouvoir sur ceux qu’ils jugeront inférieurs. Les grands pontes de la médecine seront démunis sans leurs gadgets électriques et électroniques. Quant aux artistes, ne sois pas snob, un vivier créatif peut émerger de n’importe quelle couche de la société. De nouveaux esprits verront le jour, de nouvelles formes d’expression. C’est ce pari-là qu’il faut faire. Le plus humble citoyen doit avoir sa chance, sans distinction de célébrité, d’intelligence, de couleur, de religion. C’est une chance inouïe qui nous est donnée, de résister à l’oppression en recréant une nouvelle vie plus équitable, plus juste.

— Où est la justice dans ce que tu proposes ? Finalement, seuls les gens qui seront proches géographiquement des coupoles auront une chance de survie. Si une attaque arrivait demain, alors qu’une petite poignée de coupoles seulement est prête, ne vaut-il pas mieux sauver des gens emplis de savoir, donner une chance à la survie, un bagage génétique de qualité ?

— Le bagage génétique d’un maçon ou d’un bûcheron est aussi valable que celui d’un ingénieur ou d’un ministre ! Et leur capacité à survivre, une certaine forme de matérialisme leur sera plus utile que les habitudes sédentaires et hors de la réalité d’un quelconque poète ou d’un gratte-papier. Ce que propose ce mémo, c’est un mélange nauséabond d’eugénisme et de népotisme. Je ne prendrai pas part à des choix subjectifs sujets à caution.

— Pourtant, c’est bien ce que tu fais, tu appliques une forme de discrimination. Ces gens qui peuplent déjà la coupole sous laquelle nous nous trouvons, tu les as choisis, selon tes propres critères.

— Il fallait bien trouver des colons pour tester ! Je te rappelle qu’ils étaient volontaires, on ne pouvait pas savoir si ça allait bien se passer, s’il n’y avait pas de risques ! La moindre des choses est de les remercier en leur attribuant d’office une place.

— Et toi ? Tu t’accordes une place, et tu n’es pas un citoyen anonyme.

— Je fais tourner la boutique. Crois bien que si je pouvais trouver un moyen de mettre une coupole au-dessus de tout le pays, je le ferais. Ça me hante toutes les nuits, l’idée de ne pas pouvoir sauver tout le monde. Si choix il y a, je fais celui de privilégier le petit peuple, plutôt que les nantis.

— C’est aussi une forme de népotisme. Une forme altruiste et louable, mais du népotisme tout de même. Tu vois, toute décision est un déchirement, un questionnement complexe avec ses conséquences. Et il faut vivre avec. Mais soit, il sera fait comme tu le désires. Tu n’as pas forcément raison, mais tu n’as certainement pas tout à fait tort.

Le président croque dans un cookie, le trempe dans son thé, puis engloutit le reste rapidement, d’un geste habile, avant que la pâte détrempée puisse tomber sur son costume immaculé. Adam a gagné, voilà ce qui importe, même si la victoire a un goût amer. Certaines batailles ne devraient pas avoir à être menées, elles laissent des traces trop profondes dans l’âme.

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