Je vais encore vous parler de Patrice Quélard, celui de Fratricide, que je vous avais présenté il y a peu.

Je dois dire qu’il commence à sérieusement m’agacer, ce bonhomme ! Si, si. Car j’ai relu Fratricide en ce début d’année, et je l’ai toujours trouvé aussi bon, émouvant et superbement écrit. Comme j’ai bien envie de céder à la mode bizarre de certains auteurs, qui crachent leur venin sur ceux dont ils trouvent qu’ils ont trop de talent/charisme/succès (rayer la mention inutile),  je me suis empressée d’acheter son nouvel ouvrage Oppressions (From past to present)

J’étais bien certaine d’enfin trouver le moyen de descendre le gaillard en flammes, de pouvoir en dire du mal, de dénicher l’occasion de l’affubler de tout un tas de sobriquets vexatoires (pour comprendre, il faut lire Fratricide).

Mission complètement ratée, hélas. Car ce recueil ne présente que deux défauts, qui ne sont même pas en relation directe avec l’écriture proprement dite :

1 / Il est mille fois trop court ! On en redemande sitôt terminé !

2 / La version Kindle (seule disponible pour le moment) présente un défaut dans le renvoi des notes, qui oblige à des manipulations un peu pénibles. Mais le problème ne se posera pas dans la version papier.

Me voilà donc obligée d’encenser de nouveau le prolifique breton, c’est rageant !

Bon, Oppressions, c’est quoi ?

Quatrième de couv :

Des générations d’hommes et de femmes se sont battues, souvent jusqu’au sacrifice suprême, pour conquérir leur liberté face aux oppressions politiques ou religieuses. Mais au-delà de ces causes supérieures, nos vies quotidiennes, nos histoires personnelles recèlent pléthore d’oppressions auxquelles nous tentons de résister ou d’échapper, mais que nous reproduisons pourtant nous-mêmes inlassablement, génération après génération : le père, le chef, le sexisme, les croyances, les superstitions, le devoir, la patrie, la médecine, le nom, l’ascendance, les conventions sociales, l’idéologie, l’argent… Pouvons-nous un jour espérer nous affranchir de tout cela ? Consciemment ou inconsciemment, nous multiplions les oppressions infligées, et du même coup celles subies. Tels des pompiers pyromanes, nous continuons à aspirer à la liberté dans un monde que nous nous employons à recouvrir de chaînes avec une application schizophrénique.
Cette première partie de recueil comporte 10 nouvelles réalistes ou mâtinées de fantastique qui invitent à réfléchir sur les oppressions du passé et du présent.

Je ne vais pas m’amuser à vous présenter chaque nouvelle, l’auteur le fait lui-même très bien au tout début de l’ouvrage.

Je me contente donc de préciser que les nouvelles avancent par ordre chronologique, se rapprochant de plus en plus de nous, dans une ambiance de plus en plus étouffante. D’ailleurs, rien que l’illustration de couverture, magnifique, donne le ton.

oppressions

Je ne vais pas mentir, les nouvelles ne sont pas toutes au même niveau de qualité, mais, considérant qu’elles se situent toutes dans la fourchette allant de très bon à excellent, Patrice Quélard n’a pas à rougir de son livre.

Chaque récit est mis en place avec une grâce littéraire qui entraîne une identification immédiate avec les personnages. J’ai retrouvé la plume exigeante et intelligente de Fratricide et Catharsis. Rien n’est laissé au hasard, chaque mot compte et trouve sa place dans un ballet dans lequel on se plaît à se perdre. Quand une nouvelle se termine, elle laisse une marque certaine, qui oblige à penser, à s’interroger, à se remettre en cause. J’ai eu la sensation que Quélard cherchait, consciemment ou non, à forcer ses lecteurs à se poser des questions sur leur rapport à l’Histoire, au passé et à établir des ponts avec le présent.

Et moi, j’aime ça, qu’on m’oblige à ne pas me contenter de végéter dans une paresse intellectuelle confortable.

Plus les nouvelles avancent, et plus l’atmosphère épaissit, puisqu’on parle de choses qui nous sont proches et sur lesquelles nous avons un pouvoir direct (à ce titre, les deux dernières nouvelles sont des vraies torgnoles en pleine figure, je n’ose imaginer ce qu’il nous prépare pour le deuxième recueil !). Que ce soit dans le fantastique ou dans un réalisme cru, Patrice Quélard nous manipule et nous emmène là où il désire que nous allions : face à notre miroir. Regardons-nous en face une bonne fois pour toutes. Méritons-nous le titre d’êtres humains ? Faisons-nous preuve de l’empathie et de la solidarité que notre capacité de penser pourrait exiger de nous ? Avons-nous le droit de nous croire meilleurs ou supérieurs ?

Comme dans Fratricide, je ressors de ma lecture avec le sentiment d’avoir affaire à quelqu’un qui ne sait plus comment obliger ses congénères à tirer des leçons du passé et qui crève de ne savoir comment leur dire « Aimez-vous, bordel, au lieu de vous entre-tuer dans vos conflits mesquins ! »

Mes deux nouvelles préférées (parce qu’il y en a quand même qui m’ont plus touchée, c’est purement subjectif) : La doléance, pour le personnage de Marie et son acharnement naïf, et Mémoires d’un plicaturé, pour l’humoir noir acide qui parsème ses pages.

Maintenant, juste avant que vous vous précipitiez pour acheter ce bouquin, je donne la parole à Patrice.

1/ Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis un introverti extraverti, un versatile jusqu’au boutiste, un procrastinateur bourreau de travail, un cérébral hyperactif, un cynique optimiste. Je suis pour le moins paradoxal, oui, mais ne le sommes-nous pas tous un peu ? Je suis un observateur acéré et féroce du monde et de la société qui m’entourent, autant de choses qui me laissent souvent dubitatif. Mais je ne perds pas l’espoir.

 

2/ Tu as l’air drôlement calé en histoire, notamment la première guerre mondiale. Est-ce une passion pour toi ?

L’histoire est une passion depuis toujours, mais je n’en ai pris conscience qu’au lycée… Lorsque j’ai – enfin – eu une prof qui a su éveiller en moi cette conscience, grâce à sa propre passion. Je sais transmettre ce virus à mes élèves comme à mes lecteurs, c’est un des compliments qu’on me fait le plus souvent : « j’avoue que les romans historiques c’était pas mon truc, mais maintenant je vais réviser mon opinion » est un refrain que j’ai souvent lu dans les chroniques sur mes bouquins, et c’est une grande fierté.
Il n’y a pas grand-chose de plus important que l’histoire, parce que c’est en très grande partie – l’ensemble de notre petite histoire, et la Grande Histoire – ce qui explique ce que nous sommes aujourd’hui. Il n’y a pas grand-chose de plus consternant que quelqu’un qui commente l’actualité comme si tel ou tel fait ne s’était jamais produit. L’histoire devrait, on le dit souvent, être une leçon pour nous tous, afin d’éviter qu’elle ne se reproduise encore et toujours, dans ses aspects les plus sombres… Malheureusement, là-dessus je suis un peu pessimiste : l’homme ne s’en est jamais vraiment montré capable, et c’est toujours aussi vrai à l’heure actuelle.

Pour ce qui est de la Première Guerre Mondiale, j’ai une relation plus viscérale encore avec cette période qu’avec le reste de l’Histoire. C’est plus vieux, ça date de ma plus tendre enfance. Une relation qui va même, l’âge venant, jusqu’à bousculer certains de mes préjugés et de mes représentations cartésiens, je l’avoue. Je crois aussi aux statistiques, et je considère que quand il y a des coïncidences trop nombreuses, ce ne sont plus des coïncidences. Et pour en avoir discuté avec d’autres auteurs, dont Arnauld Pontier qui a lui aussi écrit un roman poignant sur la Grande Guerre, je sais maintenant que je ne suis pas le seul. Je n’en dirai pas plus sur le sujet, je préfère garder… une aura de mystère ? (et ne pas pourrir ton blog avec de longues digressions J)

 

3/ As-tu un rituel d’écriture, un moment privilégié pour écrire ?

Thé ou café, parfois les deux. Souvent de la musique, toujours sans paroles. La nuit est le moment le plus propice, notamment par le calme qu’elle procure. Avant, je me couchais souvent très tard, maintenant, il m’arrive de plus en plus souvent de me lever très tôt – ou plutôt de tomber du lit. C’est que j’ai découvert qu’il y avait quelques avantages à vieillir, parmi lesquels un moindre besoin de sommeil ! En tout cas, si on me prête vie jusqu’au troisième âge, je sais que je n’aurai pas besoin de me bourrer de somnifères, j’ai de quoi m’occuper si je ne dors pas !

 

4/ Si tu devais choisir entre l’enseignement et l’écriture, lequel choisirais-tu ? Et pourquoi ?

Je suis quelqu’un qui a adoré son métier premier (l’enseignement) au point de lui consacrer une énergie assez folle. Ma mère m’a rappelé très récemment – j’avais oublié tout ça, ça m’a fait drôle – jusqu’où j’avais été dans ma détermination à exercer cette profession.

J’avoue que c’est moins le cas aujourd’hui, peut-être parce que ça commence à faire un bout de temps que je le fais (22 ans, à vrai dire), mais plus encore, hélas, parce que je trouve que ce métier prend une mauvaise tournure, la faute à beaucoup de choses, mais en particulier à des décisions – ou des non-décisions – politiques.

Par conséquent, je choisirais certainement l’écriture, mais ce ne serait pas sans un gros pincement.

 

5/ Quel est l’adjectif qui te définit le mieux selon toi ? Et selon tes proches ?

L’adjectif qui me définit le mieux : « complexe », sans aucun doute. Mais je pense que tout le monde devrait répondre la même chose que moi à cette question. Je cherche toujours à me comprendre moi-même, j’y arrive plus ou moins bien selon les périodes, mais au fond c’est une quête sans issue.

L’adjectif qui me définit le mieux selon mes proches ? Attends, bouge pas, je vais demander à ma femme et je reviens !

(…)

Elle a dit : « cynique, mais pas que… ». Ouf, je suis soulagé (pour le « mais pas que… »)

 

6/ Si tu ne devais plus lire qu’un seul livre jusqu’à la fin de tes jours, lequel choisirais-tu ?

Ah ben merci pour la colle ! Là je vais m’efforcer de répondre sans trop réfléchir et de dire le premier truc qui me vient à l’esprit, sinon je te rends feuille blanche, mais dans 6 mois…

Un Saint-Exupéry… disons « Vol de nuit », parce qu’à ma connaissance, c’est le livre qui marie le mieux deux qualités primordiales de l’homme, en apparence paradoxales et même contraires : la réflexion et l’aventure.

 

7/ Quelle est ta définition d’un dimanche parfait ?

Alors ça, c’est une question assez compliquée pour moi parce que je n’ai jamais trop aimé le dimanche. Quand j’étais gamin, j’avais horreur de ce jour-là, il me collait carrément le bourdon. En vieillissant, ça s’est calmé un peu et maintenant j’arrive parfois à passer un « bon dimanche ». Mais un dimanche parfait, non, je ne suis pas encore prêt psychologiquement pour ça…

 

8/ Lequel de tes personnages, tous livres confondus, aurait le plus de chances de survivre à une apocalypse zombie ? Pourquoi ?

Ça c’est de la question qui tue, dis-moi… Eh bien, je dirais qu’il faudrait quelqu’un qui ait à la fois l’esprit d’un leader, et qui soit, mais alors totalement dénué de scrupules. Je n’en ai pas beaucoup des comme ça car je ne suis pas trop manichéen comme garçon. Rhodes, le méchant de Terramorphos, serait pas mal placé dans l’absolu, mais je crains malheureusement que son « handicap physique » ne remette en cause sa survie. Je miserai donc plutôt sur Cosgrove, le leader des soldats orangistes dans Fratricide. Mais bon, ça fait un drôle de mélange uchronique, quand même…

 

9/ Dernière question (la question piège qui peut t’attirer des millions d’ennemis) : pain au chocolat ou chocolatine ?

Pour éviter des millions d’ennemis, je pourrais dire un « pain au chocolatine », histoire de ne heurter la sensibilité de personne, mais c’est pas trop mon genre. Je suis plutôt du style engagé, anticonformiste, et pas du tout consensuel, du genre aussi à dire ce que je pense sans trop me préoccuper des conséquences. J’ai conscience que c’est une sorte de suicide commercial, et que la plupart des lecteurs potentiels qui ne partagent pas mes idées politiques risquent de ne pas me lire rien que pour ça, preuve en sont d’ailleurs mes nombreux confrères auteurs qui évitent très prudemment toute prise de position polémique (ou courageuse ?), ou alors qui ne le font jamais en mode public…

Bref, tout ça pour dire que je suis Breton et que je l’assume parfaitement : un pain au chocolat, sinon rien…

Encore que, si tu veux mon avis, rien de tout cela ne vaut un bon vieux kouign amann.

 

10/ Le mot de la fin ?

Merci Céline pour toutes ces belles questions triturage de cerveau, maintenant j’ai mal à la tête !

Sinon, plus généralement, pour essayer d’imprimer ma marque à la postérité, j’aurais bien envie de dire : « lisez davantage et arrêtez de regarder des conneries à la télé et sur internet ! », mais a priori on n’est pas sur un blog de tricot ou de pétanque, et je pense que tes abonnés sont déjà de grands lecteurs. Alors, disons, euh : « dites aux autres de faire comme vous. »

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