Comme chaque année, je vous propose un conte de Noël en lecture libre.

Bonne lecture

Un petit Jésus en culotte de velours

Laurence replace avec agacement une mèche échappée de son chignon, tout en survolant la pièce du regard. Elle a un peu de retard sur le planning qu’elle s’est fixé, rien de bien méchant. Si Sophie tient parole et vient lui donner un coup de main dans l’après-midi, il reste une chance de tout finir à temps. Chaque année, c’est le même cirque. Depuis que Mamina est trop fragile pour voyager, la famille se réunit pour Noël dans un rayon de dix kilomètres maximum autour de sa maison de retraite. Et comme Laurence est la seule vivant à proximité…

Le couteau griffe les tranches de pain brioché, étale la mousse de saumon. Laurence rumine.

Autrefois, quand l’aïeule était encore autonome et vaillante, chaque membre de la famille accueillait le réveillon à son tour. Le stress et les heures de boulot n’incombaient pas toujours à la même personne. Désormais, c’est elle qui porte la responsabilité de l’organisation et de la préparation. Bien sûr, en amont, tout le monde prétend, mollement, qu’il va arriver plus tôt pour aider. Dans les faits, ils ont tous une bonne excuse pour se pointer au dernier moment, se mettre les pieds sous la table, et profiter tranquillement d’un Noël en famille. La route, le travail, les enfants… Autant d’alibis justifiant de laisser Laurence se dépatouiller. Oh, ils ne tarissent pas d’éloges sur le repas, se fendent de « tu n’aurais pas dû te donner autant de peine » de circonstance, la félicitent deux cents fois dans la soirée. À chaque réveillon, son cœur fond lorsque ses frères et sœurs la prennent dans leurs bras et lui murmurent « merci » à l’oreille. Et elle oublie de protester quand on se donne rendez-vous pour l’année suivante.

Les canapés sont terminés, recouverts d’une couche de film alimentaire et placés dans l’immense frigo. Laurence se sert un petit verre de blanc, avant de s’attaquer au décorticage des crevettes.

Quand elle a proposé de louer ce domaine cette année, personne ne s’est étonné. Laurence avait prévu des arguments solides : le nombre sans cesse croissant de convives — vingt-cinq adultes et onze enfants —, la difficulté de trouver à loger tout le monde, l’inconvénient de devoir conduire après la soirée, la frustration de ne pas prendre le petit-déjeuner ensemble. Elle n’a pas eu besoin de les exposer, l’enthousiasme pour son idée s’est avéré total et immédiat, malgré la dépense conséquente que cela impliquait. Le soulagement l’avait envahie : elle n’aurait pas à dévoiler les véritables raisons derrière cette proposition.

Tant pis si cela signifie trimer comme une bête deux jours durant dans cette cuisine aux proportions incroyables, tant pis si le tas de quatre kilos de crevettes face à elle la déprime. Deux jours complets dans ce château magnifique justifient amplement les inconvénients. Dès qu’elle a vu les photos sur le site Internet, Laurence a su qu’elle venait de dénicher le lieu idéal. Elle savoure d’avance le regard de Mamina quand elle découvrira le hall majestueux avec son double escalier de marbre, les torchères à l’ancienne qui dispensent une lumière douce, les tableaux et les tapisseries qui égayent les murs blancs, l’âtre imposant de la salle de réception. Un vrai château de contes de fées. Et comme en plus la neige a l’obligeance de se joindre à la fête, tout est parfait.

La senteur envahissante des crevettes pique le nez de Laurence, qui grimace. Le tas de carapaces s’accroît, sans qu’elle ait l’impression que celui de crustacés intacts baisse. Son verre est vide, elle le remplit et avale une grosse gorgée, très vite, pour se débarrasser de l’odeur de marée trop prégnante. Le secret pèse lourd dans son esprit.

— Vous êtes sûr ? a-t-elle demandé au docteur.

— Votre grand-mère a 102 ans, il faut se montrer raisonnable. Son cœur est fatigué, il ralentit tout doucement, jusqu’au jour où il s’arrêtera tout à fait.

— Mais il y a bien quelque chose que l’on peut tenter ! Une opération ? Un traitement ?

Le praticien a secoué la tête.

— Une chirurgie la tuerait à coup sûr et aucun traitement ne peut guérir l’extrême vieillesse. Tout ce que je peux vous conseiller, c’est de profiter d’elle tant qu’elle est encore parmi nous.

— Combien de temps ?

— Difficile à dire. Quelques semaines, quelques mois tout au plus. Ainsi va la vie, vous savez.

Laurence l’aurait bien giflé, ce jeunot pompeux, qui lui assenait ses banalités calibrées. Il n’a pas la moindre idée de ce que Mamina représente pour eux tous, ce que le roc de sa présence a signifié dans leurs existences. Il n’était même pas né quand les parents de Laurence se sont tués dans cet accident stupide, et qu’avec son frère et ses deux sœurs, ils se sont retrouvés orphelins. Papy et Mamina étaient leur seule famille, leur seul repère. Retraités depuis peu, ils venaient de s’offrir un camping-car à crédit, pour voyager un peu. Mamina voulait visiter tous les châteaux de France. Arrivés à l’âge où ils pouvaient enfin profiter de la vie et réaliser leurs rêves, un mauvais coup du sort les avait obligés à recueillir les enfants de leur fille unique.

Mamina, c’est leur grand-mère, leur mère, leur sœur, leur copine. C’est le navire qui leur a toujours permis de garder le cap, celle qui console, gronde, nourrit, câline. Celle qui les aime, inconditionnellement. La perdre, c’est… Laurence a décidé de se taire. Elle n’a rien dit, que ce soit à Mamina elle-même ou au reste de la famille. Qu’ils jouissent d’un dernier Noël tous ensemble, sans risquer de vendre la mèche. Tout le monde se comportera normalement. Pour cette raison, Laurence trime depuis la veille. Il faut que cette soirée soit parfaite, en tous points. Qu’importe si par la suite les autres lui battent froid de ne rien avoir révélé.

Le téléphone qui vibre sur le plan de travail encombré l’arrache à ses pensées. Un SMS de Sophie.

Désolée, maman. Je vais faire les magasins avec mes copines. Cadeaux de dernière minute, tu vois. J’arriverai avec beaucoup de retard. À ce soir. Bisous.

Évidemment… Comment a-t-elle pu se montrer assez naïve pour s’imaginer qu’une gamine de vingt ans tiendrait parole et lui prêterait main-forte ? Une après-midi à tartiner des canapés contre une après-midi de shopping, la gagnante était courue d’avance. Si seulement le budget avait permis l’embauche d’un traiteur !

Laurence se ressert un verre, savoure le liquide frais qui glisse dans sa gorge. Soudain, elle revoit Mamina autrefois, claquant la langue de satisfaction après avoir dégusté un bon vin, s’exclamant :

— Ah ! Un petit Jésus en culotte de velours.

Les enfants la regardaient, bouche bée. L’image évoquée, à cent lieues de celles qu’on leur montrait au catéchisme, les laissait pantois.

Elle glousse en s’attaquant à la préparation des chapons.

Lorsque les premiers convives arrivent, Laurence flotte sur un agréable nuage. Elle n’a cure de son état et des mines consternées de sa sœur aînée. Elle a vaguement conscience que ses cheveux imbibés de sueur, ses gestes mal coordonnés et sa langue pâteuse ne sont pas du meilleur effet. Sans parler des deux bouteilles de blanc qui gisent, vides, bien en vue sur la grande table. Le repas est prêt, tout est sous contrôle. Qu’elle titube un peu en allant saluer les arrivants, qui s’en soucie ?

— Que ceux qui ne sont pas contents me jettent la première bière, marmonne-t-elle, avant d’éclater de rire.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

À son ton, il est clair que son autre sœur lutte contre l’hilarité. Ce n’est que justice. Laurence ne boit jamais plus d’un verre. Là, elle est manifestement ivre. Une part d’elle-même se demande si elle aura l’alcool triste ou gai.

— Laurence ? Tu m’écoutes ?

— Oui, oui, je suis juste un peu… faguitée. Fatiguée. Je n’ai pas chômé pour tout prépérer. Préparer. Oh, coucou, les enfants !

Indifférents aux problèmes des adultes, les plus jeunes investissent le château avec des pépiements excités. Leurs parents et grands-parents tentent de les rappeler à l’ordre, en vain. Ils s’approprient les lieux et leurs rires résonnent dans toutes les pièces. Laurence aimerait se joindre à eux, retrouver la magie de l’enfance. Hélas, le marbre sous ses pieds tangue dangereusement, elle juge plus prudent de rester où elle est. La voix de son mari dans son dos la fait sursauter.

— On dirait bien qu’une certaine personne a attaqué l’apéro en avance ! s’amuse Patrick.

Horrifiée, Laurence tourne sur elle-même, peinant à conserver son équilibre.

— Mais, et Théo ? s’enquiert-elle en bafouillant. Tu devais le prendre à la gare !

— Il m’a envoyé un message, il se débrouille pour nous rejoindre. Dans un sens, c’est tant mieux. Parce qu’à te voir, il semble bien que ce soit moi qui vais aller chercher Mamina. Te laisser conduire serait irresponsable, dans ton état.

Laurence aimerait répliquer vertement, elle ouvre la bouche et un rot sonore s’en échappe, faisant ricaner les gamins. Patrick se dirige vers la porte, et lâche, avant de sortir :

— Ah, j’oubliais. Nous accueillerons une convive de plus. Théo m’a annoncé qu’il vient accompagné, il veut nous présenter la personne qui partage sa vie.

Un flot acide se fraie un chemin dans l’œsophage de Laurence, qu’elle peine à contenir. Accompagné ? Il se moque du monde, ou quoi ? Depuis six ans qu’il a quitté Tours pour Paris, il donne à peine de ses nouvelles. Monsieur travaille à la télé, il est toujours trop occupé pour passer ne serait-ce qu’un coup de fil. Cela fait deux Noëls qu’on ne l’a pas vu. Sans parler de son célibat à rallonge. Plus les années s’écoulent, et plus Laurence se dit qu’elle ne profitera jamais de petits-enfants. Elle vieillira sans le bonheur qu’elle observe chez ses frères et sœurs. Sauf si Sophie change d’avis sur son opinion bien arrêtée : elle a décrété à treize ans qu’elle ne souhaitait pas d’enfant et semble s’y tenir.

Et voilà qu’il s’autorise à leur imposer sa dulcinée, comme ça, au débotté. Sans prévenir, sans demander. Une Parisienne hautaine va débarquer. Quel manque de savoir-vivre ! On ne s’incruste pas comme ça dans une fête de famille, surtout après quoi ? quelques semaines ? quelques mois de relation ? Avant même de l’avoir vue, Laurence sait qu’elle ne va pas l’aimer. Dire qu’il va falloir la supporter cinq jours entiers ! Que personne ne s’attende à ce qu’elle fasse preuve de politesse… Elle se taira, par égard pour Mamina. Mais Théo n’échappera pas à un sermon bien senti.

Les effets euphoriques du vin ont laissé la place à une aigreur colérique. Un de ses beaux-frères, chargés de l’ouverture des huitres, écope d’une remarque mauvaise lorsqu’il avoue avoir oublié le couteau. Les gamins qui lui filent entre les jambes ramassent des calottes méritées. Pendant le temps qu’il faut à Patrick pour effectuer l’aller-retour à la maison de retraite, Laurence réussit à se mettre tout le monde à dos, petits et grands. Elle cuve sur un canapé de la salle d’apparat, seule et amère, ressassant l’inconséquence de son fils.

Le pli sévère qui barre sa bouche contraste avec les sourires curieux du reste des adultes. La nouvelle a vite fait le tour de la famille, tous trouvent des prétextes transparents pour traîner dans le hall. Ils guettent l’arrivée de Théo, pressés de voir la nouvelle venue. Comme si cette dernière avait quelque chose à faire ici.

Enfin, la porte s’ouvre, tous les cous se tendent dans cette direction.

— Vous ressemblez à une bande d’oies stupides, marmonne Laurence.

Elle ne peut toutefois s’empêcher de les imiter, tentant d’apercevoir sa peut-être future belle-fille. Le canapé est décalé par rapport à l’entrée de la pièce, elle a beau se pencher, elle ne voit rien, d’autant que les autres, massés dans le hall, font barrage à son regard. Des exclamations joyeuses fusent, des bises claquent sur les joues, la voix de Théo tinte, claire dans le brouhaha de bienvenue.

— Je vous présente Camille.

Laurence bout d’impatience, mais refuse de s’abaisser à se précipiter vers l’entrée. La gourgandine viendra à elle et non l’inverse. Elle se redresse avec autant de dignité que l’alcool qui rugit dans ses veines le lui permet. Les mains croisées sur sa jupe, elle se compose une expression désapprobatrice.

— Papa et maman sont là ? s’inquiète Théo.

L’urgence dans sa voix pourrait presque faire fondre Laurence. S’il ne s’agissait pas de l’ultime réveillon de Mamina, elle pourrait pardonner à son fils.

Un tumulte de talons claquant sur le marbre lui indique que la famille au grand complet emboîte le pas à Théo. Comme si cette journée ne se révélait pas assez difficile pour elle, Laurence ne bénéficiera pas d’une rencontre en petit comité. Tout le monde parle en même temps, dans un vacarme assourdissant. Théo pénètre dans la salle. Un bel homme le suit, un de petits-enfants de son frère pendu à chaque bras. Très brun, grand, il dégage une sensualité étonnante.

Mais qui est-ce ? se demande Laurence. Le taxi ? Et où se trouve la malpolie ?

Dès qu’il la voit, Théo se précipite. Il la lève avec tendresse et la prend dans ses bras, dans une étreinte féroce.

— Si tu savais comme je suis content d’être là, maman ! J’ai eu une année de dingue. Quelques jours en famille, rien de tel pour se ressourcer. Je me suis dit que c’était l’occasion de vous présenter Camille. J’ai déjà trop tardé. Je suis désolé, j’aurais dû vous l’annoncer plus tôt. On vit ensemble depuis presque trois ans, il est temps.

Plaquée contre le torse de son fils, Laurence reçoit de plein fouet les mots qui lui liquéfient les entrailles. Trois ans ? Quelle mère digne de ce nom ignore pendant si longtemps que son enfant est amoureux ? Et où est-elle passée à la fin, cette Camille ?

Théo la relâche, se retourne et se dirige vers le chauffeur de taxi, qu’il prend par la main.

— Maman, voilà Camille. Nous comptons nous marier l’année prochaine. Je sais que c’est sans doute un choc pour toi.

Un vent soudain se lève, s’infiltre dans les oreilles de Laurence. Il lui faut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agit en fait du rugissement du sang dans ses veines, qui couvre les bruits environnants. Les battements affolés de son cœur l’empêchent d’entendre correctement. Les lèvres de Théo continuent à bouger, celles de Camille esquissent un sourire, Laurence ne discerne rien.

— Tu es… homosexuel ? risque-t-elle.

Elle a failli utiliser un mot plus injurieux et s’est retenue au dernier moment. Une lueur d’inquiétude s’insinue dans les prunelles de Camille. Théo, lui, est toujours tout sourire. Contrairement à son amoureux, il n’a pas décelé la fêlure dans la voix de Laurence. Elle se targue de tolérance, d’ouverture d’esprit. Elle a manifesté pour le mariage entre personnes du même sexe, signé des pétitions en ligne, elle trouve normal que ces couples puissent avoir des enfants. Mais son fils ? La chair de sa chair ? C’est peut-être un peu trop lui demander. Imaginer Théo, nu, se livrer à des actes repoussants avec le bellâtre qui lui fait face…

Un frisson la parcourt. Des mots horribles montent en elle, des insultes, des anathèmes. Elle pose une main sur sa bouche pour les empêcher de se frayer un passage jusqu’à la lumière. Dégrisée, Laurence réalise qu’elle se trouve à la croisée des chemins, que sa réaction conditionnera les années à venir.

Le temps s’arrête.

Les vagues de haine et de rejet qui s’agitent dans son estomac, d’où viennent-elles ? Elle ignorait abriter au fond d’elle-même autant d’homophobie ordinaire.

Un silence atterré tombe sur la salle d’apparat. Les siens, sa famille, la dévisagent avec horreur. Ils sentent sa répulsion instinctive. C’est facile pour eux ! Ils sont « normaux », leurs enfants également. Qu’ils prennent donc sa place deux secondes, qu’on rigole !

Le crissement des roues du fauteuil de Mamina rompt la bulle, les secondes retrouvent leur cours.

Est-ce pour épargner une vilaine scène à l’aïeule que Laurence opte pour cette décision, ou correspond-elle à une acceptation réelle ? Elle devine confusément que cette question risque de hanter les nuits à venir. Quoi qu’il en soit, Laurence choisit d’être mère avant tout. Théo a blêmi, confronté à ce silence persistant qu’il n’avait pas anticipé. Camille lui a attrapé le bras, qu’il serre très fort. Un geste d’amour muet, le genre que Patrick pourrait avoir avec elle.

Crispée, Laurence tend sa main et se force à dire :

— Bienvenue dans la famille, Camille.

Un soupir de soulagement collectif retentit. Les enfants reprennent leurs cavalcades, les ados se replongent dans leurs portables, les adultes s’égaillent dans le château pour les ultimes préparatifs.

Dans la lumière qui décline, Laurence aperçoit Mamina. La vieille femme hoche la tête avec approbation.

Plus tard, quand les ventres menacent d’éclater, quand les bouteilles de digestifs circulent, Mamina caresse les cheveux de Laurence.

— Je suis fière de toi, mon petit. Accepter Théo tel qu’il est, voilà le plus beau cadeau que tu pouvais m’offrir pour mon dernier Noël, chuchote-t-elle. Ta route sera longue, oui, cependant j’ai foi en toi.

— Tu étais au courant ? Et le docteur, il t’a … ?

Mamina effleure ses lèvres de sa paume parcheminée.

— Chut. Ne parlons pas de vilaines choses. Pas ce soir. Il sera bien temps demain.

Laurence pose la tête sur les genoux de sa grand-mère, comme autrefois. Patrick lui adresse un clin d’œil de loin et Théo lui envoie un baiser du bout des doigts. Dans un coin, les plus petits s’amusent avec un tas de papier cadeau, délaissant les jouets flambant neufs. Camille enseigne un tour de magie à deux fillettes subjuguées. Le ronron des conversations berce Laurence, elle vogue entre veille et sommeil. Elle rouvre les yeux lorsque quelque chose d’essentiel disparaît : Mamina ne respire plus, sa main sur l’épaule de sa petite-fille s’amollit. Une larme solitaire menace de perler et Laurence l’essuie furtivement. Personne ne remarque son geste, à l’exception de Camille. Le jeune homme la rejoint, s’agenouille à côté du fauteuil. Vu d’aussi près, son regard chocolat semble parcouru d’éclats de lumière. Un regard bon, compatissant. Il a compris.

— Vous voulez que j’appelle Théo ? Ou votre mari ?

Laurence secoue la tête.

— Pas tout de suite. Je souhaite profiter encore un peu d’elle.

Camille se relève, il lance à la cantonade :

— Et si on allait faire un bonhomme de neige ?

Des cris ravis accueillent sa proposition. Dans un chahut guilleret, toute la famille s’habille chaudement et sort dans le parc. Laurence annonce :

— Je vais coucher Mamina.

Personne ne s’en étonne. Les yeux de la vieille femme sont ouverts, un sourire serein flotte sur son visage. Laurence abaisse les paupières, installe le corps malingre dans le lit à baldaquin. Mamina passera cette nuit dans une chambre de princesse.

Les rideaux n’ont pas été tirés, elle voit les siens rouler une grosse boule de neige jusqu’à la terrasse. Dans la lumière douce des lampadaires, Théo a les joues rougies par le froid, les yeux brillants. Il crie de surprise lorsqu’une boule envoyée par sa sœur éclate dans sa nuque. Une course-poursuite s’engage, à laquelle se joignent bientôt les enfants, puis les adultes. Même Patrick s’y met.

Pelotonnée contre le corps encore chaud, Laurence observe sa famille. Pour Mamina, pour eux, pour Théo, elle s’efforcera de se montrer à la hauteur, d’éradiquer ses préjugés.

Si c’était tout simplement ça le bonheur ? Devenir meilleure grâce à ceux qui l’entourent ?

La pendule imposante de l’entrée sonne. Laurence compte. Douze coups.

— Joyeux Noël, souffle-t-elle.

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