Très librement inspiré du conte « Le joueur de flûte de Hamelin », des frères Grimm, je vous livre mon conte de Noël 2016.

Bonne lecture, et très bon Noël à tous !

 

 

L’homme écarte délicatement les broussailles devant lui et s’engage sur le chemin de terre d’un pas étonnamment léger pour sa stature. Il semble trapu, mais il est difficile de juger si c’est dû à une morphologie massive ou aux nombreuses couches de vêtements qui le couvrent. Sa tête disparaît sous un bonnet épais et une écharpe enroulée autour de son menton. Seuls ses yeux sont visibles, vifs et inquisiteurs, ils luisent de façon inquiétante dans les rayons de la pleine lune. Il pourrait avoir trente ans ou soixante, sa peau est burinée par le temps passé à la merci des éléments, vieillie en accéléré par le vent et la pluie.

Tout le monde le connaît dans la petite ville. Ou, du moins, sa silhouette est familière à tous, adultes comme enfants. Mais personne ne sait réellement qui il est, comment il s’appelle, ce qu’il faisait avant d’arriver dans ce coin charmant de la campagne vosgienne. Toutes les deux ou trois semaines, il se traîne jusqu’au supermarché à la sortie de la ville, entasse quelques provisions dans les sacs en plastique solide qui ne le quittent jamais, qu’ils soient vides ou pleins, paye en déposant sur le tapis de caisse quelques billets froissés et sales, et repart dans sa tanière.

Certains croient savoir qu’il s’appelle Marcel, mais sans certitude. Peu importe, puisqu’aucun des dignes citoyens de cette brave ville n’a l’intention d’entamer de discussion avec lui. Ses ongles sont toujours crasseux, incrustés de terre, cassés. Les rides profondes qui couvrent le dos de ses larges mains d’ouvrier accentuent son apparence négligée, sans espoir. Et il ne sent pas la rose, surtout quand la belle saison est passée. L’été, il se lave presque tous les jours dans la rivière qui coule derrière sa cabane, ainsi que ses hardes. On ne peut décemment pas exiger de lui qu’il en fasse de même quand l’eau descend en dessous des 10°. Mais on ne peut décemment pas exiger non plus des bonnes gens qu’ils mettent leur salle de bains à sa disposition, n’est-ce pas ? Il y a une limite à la tolérance et à la fraternité.

En ce 24 décembre, le froid vif gomme les odeurs de sueur et de crasse. Marcel n’embaume rien d’autre que la terre gelée et les feuilles de l’automne qui finissent de se décomposer. Pourtant, il marche d’un pas alerte, enjambe les branches tombées au milieu du sentier, escalade les vieux troncs et saute par-dessus les trous où stagne l’eau des dernières averses, prisonnière sous un bon centimètre de glace. Il transpire abondamment, mais sa sueur n’a pas le temps de se déposer sur sa peau pour l’empuantir, elle se condense aussitôt. Il avance dans un nuage de vapeur créé par son corps.

Si quelqu’un se donnait la peine de demander, Marcel répondrait volontiers qu’il vit là, dans les bois, depuis presque quinze ans. Il en a vu des hivers défiler, des doux, des mouillés, des secs. Est-ce un effet du temps qui passe ? Cet hiver-là lui semble plus âpre, plus rude. La nouvelle année n’est pas arrivée qu’il a déjà neigé trois fois, c’est rare. Le thermomètre n’a pas franchi le zéro depuis plusieurs semaines. Son nez qui pèle assure à Marcel que quand le soleil s’est couché tout à l’heure, ses maigres efforts pour réchauffer le monde ont vite été oubliés. Il doit faire -3°, au mieux -2°. Marcel ricane, les habitants de la ville doivent être déçus, pas de Noël sous la neige cette année encore !

D’ordinaire, il passe ces journées glaciales bien à l’abri de la cabane, emmitouflé dans tout ce qu’il a. D’abord, une couche de papier journal à même la peau, partout. Puis autant de vêtements qu’il arrive à en supporter sans que ça l’empêche de se mouvoir. Plusieurs paires de chaussettes, et des bottes trop grandes qui ne servent qu’à isoler ses pieds du sol de terre battue. Il dispose une couverture sur sa paillasse, constituée de branches de conifères, s’allonge dessus, et se recouvre d’autres couvertures, duvets, plaids… Tout ce qu’il parvient à soutirer aux bonnes œuvres de la paroisse.

Il garde sa pipe à portée de main, de l’eau, de la nourriture. Il bouge le moins possible, il reste parfois deux jours entiers sans se lever, dans un état de stupeur proche de l’hibernation. Ses fonctions vitales tournent au ralenti, ses pensées aussi. Tant qu’il prend garde de rester sec, il ne craint pas grand-chose. La cabane est minuscule, c’est un atout l’hiver, la chaleur dégagée par son corps n’a pas la place de s’évaporer, prisonnière des murs de branchages soigneusement calfeutrés à l’aide de mousse et d’écorce.

De petits animaux lui tiennent compagnie, rongeurs, hérissons, parfois un chat égaré. Ils cohabitent en bonne intelligence et en toute confiance. Les bêtes sentent que Marcel ne leur fera pas de mal, elles restent à distance de la boîte de métal qui contient ses provisions. Si elles se comportent bien, elles ont droit à quelques miettes. Les jours de courses, Marcel leur octroie volontiers un quignon de pain, des fanes de carottes ou une feuille de chou. Quand le printemps revient, ils l’abandonnent à sa solitude, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Il bouge plus aux beaux jours, et craint toujours d’écraser une patte fragile sous ses godillots en se déplaçant dans l’unique pièce de la bicoque.

Autrefois, quand il faisait encore partie de la valse des hommes, que ses congénères le voyaient – au lieu de passer à côté de lui sans lui reconnaître le droit d’exister, comme ils le font maintenant –  il fêtait Noël. Il arrivait à sauver quelques sous de ses maigres payes, il s’offrait un bon morceau de viande, une demi-douzaine d’huitres, une botte d’asperges. Il laissait une bougie allumée sur la table, et la regardait se consumer pensivement, en attendant l’heure de se rendre à la messe de minuit. Au fil des ans, il a oublié pourquoi c’était important, l’utilité de tout ça. Il préfère garder son allocation mensuelle pour le strict nécessaire. Une miche de pain remplit mieux le ventre que des mets délicats. Les quinze derniers Noëls, il les a passés caché dans sa cabane.

S’il n’y avait pas eu la « Grande Nouvelle » cet automne, ce Noël-ci aurait été identique aux précédents. Il serait en train de somnoler sur son matelas naturel, sans rien demander au monde. Mais non, il avait fallu que la « Grande Nouvelle » mette tout sens dessus dessous. Il se retrouve à rejoindre la ville, en pleine nuit, à demi congelé. Il a beau connaître la route par cœur, il ne la prend jamais de nuit, il n’est pas à l’abri d’une cheville tordue, d’une chute dans un fossé. Il pourrait bien crever comme une bête, seul et ignoré de tous. Pendant que les morveux de la ville braillent parce qu’ils n’ont pas eu le dernier gadget à la mode.

Chacune de ses expirations lui humidifie les lèvres derrière son écharpe, avant de se refroidir brusquement et de provoquer des claquements de dents. Dans la vitrine de la pharmacie, une grande affiche cartonnée vante les mérites d’un baume pour les lèvres. Ça fait doucement rigoler Marcel. Qu’est-ce qu’ils en savent des lèvres gercées, tous ces gens qui n’affrontent le froid que pour parcourir les quelques mètres qui séparent leur voiture de la chaleur de leur bureau ou de leur maison ? Qu’est-ce qu’ils connaissent de la douleur de pauvres lèvres martyrisées par la moiteur permanente d’un souffle chaud qui se heurte à la froidure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?

De novembre à mars, la bouche de Marcel est une plaie qui ne guérit pas. Ses lèvres se craquèlent, leur commissure se déchire, les croûtes tombent et la chair se rouvre. Encore heureux qu’il n’ait pas besoin de parler ou de sourire, cela limite sa torture. Au magasin, il se contente d’un signe de tête pour dire bonjour, et un autre pour dire au revoir et merci. Personne n’a envie de l’entendre causer. Les caissières le saluent, un peu craintives, mais n’ont surtout pas le désir d’entamer une conversation avec lui. Ça lui convient. L’accord tacite entre la ville et lui est simple : il vient le moins souvent possible, et repart le plus vite possible, et on lui fiche la paix.

Marcel a toujours respecté sa part du marché. Alors pourquoi la Grande Nouvelle devrait-elle changer quoi que ce soit ? Il ne dérange personne, et ce n’est certainement pas lui qui va aller fourrer son nez là-bas ! La propriété est à l’extérieur, à cinq bons kilomètres à l’ouest de la ville, à l’opposé de son chez-lui. Pour s’y rendre, Marcel devrait marcher sur trois kilomètres, la distance qui sépare son antre de l’entrée de la ville. Puis traverser la bourgade, encore deux kilomètres. Dix kilomètres, juste pour ressentir le frisson de savoir qu’ils sont là, derrière les hauts murs qui délimitent le domaine. N’importe quoi.

La logique voudrait qu’au lieu de lui chercher querelle à lui, le conseil municipal se penche plutôt sur le cas des adolescents désœuvrés et des groupies hystériques. Eux risquent de poser problème, plus que ce bon vieux Marcel. Hélas, la logique tient bien peu de place dans les actions humaines, il l’apprend amèrement à ses dépens. La France est un grand pays, parsemé de milliers de villages pittoresques et belles demeures anciennes. Il a fallu que ce foutu couple d’acteurs américains choisisse juste SA ville pour venir s’installer. Avec tout le fric qu’ils ont, ils auraient pu vivre n’importe où, dans une villa cossue de la Côte d’Azur, un chalet immense des Alpes, un hôtel particulier parisien. Ou, mieux, rester dans leur pays ! Mais non, il fallait qu’ils jettent leur dévolu sur son coin à lui.

Ce n’est pas que Marcel y ait de quelconques attaches affectives ou des souvenirs. Quand sa vie a dégringolé et qu’il s’est retrouvé à la rue, il a atterri là par hasard. Il a trouvé la clairière, petit miracle illuminé de soleil perdu dans le bois touffu. Il est resté, a construit la cahute, et voilà. Ici ou ailleurs, c’est du pareil au même pour lui. Mais il n’a aucune certitude que s’il rassemble ses maigres affaires et s’en va, il dénichera un aussi bel endroit. Assez loin des premières habitations pour avoir la paix, mais assez près pour ne pas transformer ses expéditions de ravitaillement en épreuves, le lieu est parfait.

Il n’a aucune illusion, il sait qu’après ce soir, il va être obligé de partir. C’est injuste, mais c’est comme ça. Si son départ était dû à une cause convenable, il l’aurait accepté sans rechigner. Disons que la commune ait décidé de vendre le bois à un promoteur pour y construire un complexe immobilier, Marcel aurait compris. Ou un parc zoologique visant à préserver des espèces en voie de disparition. Il aurait même approuvé, applaudi, et aurait filé le cœur léger.

Un splendide matin d’octobre, il revenait de ses ablutions quotidiennes, et avait trouvé un drôle de petit bonhomme devant sa porte. Le type, tiré à quatre épingles, se dandinait d’un pied sur l’autre en essayant de décoller la boue de ses chaussures coûteuses. Son bas de pantalon était dégoûtant, et l’homme évaluait les dégâts des yeux. Il n’avait pas entendu Marcel s’approcher et il sursauta si fort à ses premières paroles qu’il faillit s’étaler dans l’herbe.

— Z’êtes qui ? avait éructé Marcel, de façon plus bourrue qu’il ne l’aurait souhaité. Mais il parlait tellement rarement qu’il ne pouvait jamais prévoir comment les mots allaient sortir.

L’homme recula de quelques pas, inquiet.

— Je suis envoyé par monsieur le maire. J’ai un message pour vous.

— Et pourquoi donc que le maire n’est pas venu me porter son message lui-même ?

— C’est-à-dire qu’il, enfin, vous voyez, il est très occupé.

— Et pas vous ?

— Comment ça ?

— Vous n’êtes pas occupé, vous ?

L’homme sourit nerveusement.

— C’est-à-dire que c’est mon métier, je me charge de transmettre les messages des autres.

— Quand ils sont trop occupés.

— Exactement !

L’homme parut soulagé de constater que Marcel n’était pas simple d’esprit.

— Et donc ? reprit Marcel.

— Et donc quoi ?

— Ben, le message. C’est quoi ?

— Ah, oui, bien sûr, le message. Vous avez bien dû entendre parler de la Grande Nouvelle ? dit-il, d’un ton révérencieux.

— Quelle Grande Nouvelle ?

— Les stars, vous savez bien. Tout le monde ne parle que de ça. À la télé, à la radio, dans les journaux.

Marcel désigna sa cabane.

— Vous trouvez que j’ai l’air d’avoir la télé ?

— Non, évidemment. Mais vous avez bien vu ça quelque part, non ? C’est difficile de passer à côté.

— Je ne sais pas de quoi vous me causez. C’est quoi le message ? s’enquit de nouveau Marcel.

— Des acteurs ? Américains ? Ils achètent une grande propriété tout près d’ici ?

— Vous pouvez poser toutes les questions que vous voulez, ça ne change rien, je ne comprends rien de ce que vous racontez.

— Écoutez mon vieux, vous m’avez l’air d’un type intelligent. Non ?

Marcel se retint de répliquer qu’il l’était sûrement bien plus qu’un gus qui se balade dans la forêt en costume cravate après une semaine de pluie.

— Les Américains nous ont choisis, nous. Vous comprenez ? C’est un atout immense pour la ville. Ça va attirer des curieux, des fans. Ils vont consommer dans nos commerces, dormir dans notre hôtel. Peut-être même que ça va attirer d’autres gens comme il faut par ici. C’est le devoir de la municipalité de veiller à ce que tout soit parfait, irréprochable.

Marcel interrompit le flot de paroles.

— C’est bien beau tout ça, mais en quoi ça me concerne ?

Le petit homme recommença à se tortiller, oublieux de l’endroit. Il plongea un pied dans une flaque de boue. Très professionnel, il étouffa un juron, et plaqua sur son visage un sourire artificiel.

— C’est-à-dire qu’un collectif de citoyens a attiré l’attention du conseil municipal sur votre présence ici. Ça risque de faire désordre, comprenez-vous, descendre le standing de la ville aux yeux des nouveaux arrivants. Le conseil a statué : vous devez quitter les lieux. Mais je ne doute pas que vous allez être raisonnable. Un SDF dans les parages, ce n’est plus acceptable.

— Je suis d’accord avec vous.

L’homme soupira, soulagé. Marcel leva un doigt pour garder son attention.

— Sauf qu’il n’y a pas de SDF.

— Comment ça ?

— Je ne suis pas SDF, j’ai un domicile. Un domicile que j’ai construit de mes mains.

Pris par surprise, l’homme cligna des yeux, se gratta la tête furieusement.

— Mais… mais… ce n’est pas… vous ne pouvez pas…

— C’est bien une maison, non ? Quatre murs, un toit, une porte. C’est une maison.

— Certes. Mais…

— Pas de mais ! Fichez le camp de chez moi ! Et dites à votre maire que je ne bougerai pas.

— Mais ? Et la Grande Nouvelle ? Et le standing ?

— Je m’en contrefiche de vos acteurs ! Barrez-vous, j’ai dit. Votre Grande Nouvelle, vous savez où vous pouvez vous la mettre ?

Marcel brandit un poing menaçant sous le nez de l’homme, qui détala sans demander son reste. Pataugeant dans le sentier rudimentaire, il lança une fois hors de portée :

— Ça ne s’arrêtera pas là, vous verrez ! Vous partirez, que ça vous plaise ou pas !

Il avait raison.

Marcel ne compte plus les menaces reçues, les appels à sa collaboration, les tentatives de subordination. On lui a rappelé qu’il était sur un terrain communal, que sa cabane était illégale, qu’on pouvait l’envoyer en prison pour vagabondage. Le maire a même réuni des témoignages fantaisistes l’accusant d’ivresse sur la voie publique, de harcèlement des bourgeois. Lui ! Qui ne boit jamais une goutte d’alcool ! Y compris au plus froid de l’hiver, quand une lampée pourrait lui réchauffer les tripes, il se contente de mauvais café soluble dans sa thermos.

Il a résisté du mieux qu’il a pu jusqu’ici. Mais il le sait, la prochaine étape c’est le car de gendarmes qui va venir écraser les jeunes pousses. Ils vont l’embarquer, mettre le feu à sa cabane. Il n’a plus le choix.

Il arrive aux premières maisons. Elles sont sombres, vides. Tous les habitants sont au vin chaud de l’amitié offert par le maire tous les 24 décembre à 18 h tapantes. Marcel a essayé de s’y rendre la première année. Il a vite rebroussé chemin, sous les regards désapprobateurs. Vin chaud de l’amitié, quelle farce ! Bouches pincées et sourcils froncés l’ont accueilli. Trop polis pour lui refuser l’entrée de la salle des fêtes, mais les regards qui en disaient long. Belle preuve d’amitié…

Marcel fatigue un peu, à force. Les trois kilomètres lui ont paru sans fin. À traîner l’arbre derrière lui, et avec le poids du sac sur son dos, il est épuisé. Mais ce n’est pas le moment de lâcher.

Pendant tout le mois de novembre, il a écumé les environs, la forêt, les bas-côtés, les champs. Il n’a eu aucun mal à accumuler une coquette collection de bouteilles en verre, cassées ou intactes. Les gens ne respectent rien, ils balancent leurs saletés partout, sans tenir compte de la nature. Bouteilles jetées d’une fenêtre de voiture qui éclatent dans les fossés, blessent le dessous des pattes des animaux, ah, ils sont beaux les citoyens vertueux ! Et c’est à lui qu’on reproche de faire tache.

Il a récupéré tous les tessons, les a longuement polis dans la solitude de sa bicoque, jusqu’à en faire des galets sans danger. Avec des tiges de lierre, solides et malléables, il a accroché le verre en guirlandes. Il en a fabriqué presque cinquante, elles cliquètent gentiment dans le sac, ponctuent sa marche. Elles savent ce qu’il veut faire, elles approuvent.

À quelques mètres de la salle des fêtes, il y a un étang, un joli étang de pêche, assez profond, où les gamins les plus hardis se baignent parfois l’été, malgré l’arrêté municipal. La surface est gelée, il a fait si froid. Avec précaution, Marcel pose l’arbre au bord de l’étang. Il a bricolé une sorte de luge sur laquelle est fixé le tronc. Il ouvre son sac à dos, et en sort les guirlandes une par une. Il les positionne sur les branches, rapidement, mais avec soin. Il faut que ce soit joli. Quand il actionnera l’interrupteur de l’éclairage public, éteint tous les soirs à 19 h, les lampadaires de la place illumineront l’étang et les guirlandes. Les morceaux de verre, de couleurs variées, se mettront à briller, à jeter des éclats magnifiques autour d’eux, que la glace reflètera à l’infini.

Un spectacle enchanteur.

Jamais il n’aurait cru que le bon moment tomberait justement le jour du réveillon de Noël, le hasard fait bien les choses. Il a guetté les signes. Les stalactites accrochées aux pentes des toits ont commencé à goutter cet après-midi. Dans l’intimité de sa forêt, quelques flocons ont voltigé autour de lui. Très peu, mais suffisamment pour lui confirmer que le jour est venu.

Marcel s’affaire, son plan quitte son esprit pour prendre forme dans la réalité.

Tout est en place, il ne manque plus que la touche finale, avant de convoquer le public. Du fond du sac, il extirpe un bonnet et une barbe de père Noël. Il les a trouvés dans une solderie, ils sont de mauvaise qualité, la barbe gratte atrocement. Mais ils feront illusion.

Toute la ville est à la salle des fêtes, une délicieuse odeur de cannelle s’échappe d’une porte ouverte sur la cour. Les bourgeois commencent à être éméchés, ils ont chaud. Comme Marcel l’avait prévu, les enfants s’ennuient dans la salle. Ils ont hâte de rentrer, de manger, et d’ouvrir leurs cadeaux. Ils sont une bonne cinquantaine à jouer dans la cour, engoncés dans des doudounes de prix. Quand Marcel agite son bonnet à l’entrée de la cour pour attirer leur attention, aucun ne semble trouver bizarre son apparition soudaine.

C’est Noël, quoi de plus logique ? Ceux qui se posent la question se disent que c’est une surprise prévue par le maire. Marcel leur fait signe d’approcher, ils s’exécutent. Il dépose dans la paume gantée de chacun un petit galet de verre, tiré d’un sac plastique. Les enfants s’exclament, mais Marcel leur impose le silence en glissant un index devant ses lèvres. Les gosses sourient, enlèvent leurs moufles pour mieux toucher le verre froid, ils savourent de le sentir se réchauffer peu à peu.

Dans la rue, Marcel entend le bruit qu’il attendait : des stalactites qui tombent sur le bitume dans un éclat cristallin. Pile à l’heure. On ne vit pas quinze longues années dans la nature sans en connaître les rituels et les routines. Marcel peut prédire le moment précis où l’orage va gronder, où la neige va commencer, où le printemps va chanter. Il connaît les astuces de la terre pour annoncer ses variations. Une période de redoux est amorcée. Il reste peut-être deux minutes avant le dégel.

Bien sûr, janvier sera d’autant plus rude. Il a intérêt à se dénicher un coin protégé avant que l’hiver ne remette un coup de collier. Mais pour l’heure, ça se radoucit. Les enfants l’ont aussi senti, intuitivement. C’est pour cette raison qu’ils ont bravé le froid et jouent à l’extérieur.

Marcel les guide vers l’étang, à grand renfort de gestes du bras. Ils suivent, intrigués.

À l’angle de la salle des fêtes, une porte habituellement cadenassée, sans inscription, abrite les boutons permettant d’actionner les lumières de la salle, les lampadaires, et l’éclairage du terrain de foot. Grâce au rassemblement de Noël, le cadenas est ouvert. S’il avait été bouclé, Marcel l’aurait fait sauter sans peine.

Les mouflets sont massés au bord de l’étang, ils attendent docilement de voir ce que leur réserve ce père Noël étrange. Quand les lampadaires se mettent en marche, après deux ou trois faux départs, les cris de ravissement fusent. Comme prévu, c’est superbe, féérique. Un vrai cadeau de Noël qui parvient à atteindre les petits cœurs déjà blasés. Loin des jeux vidéo, des accessoires au top de la technologie, de simples galets de verre leur rendent leur âme d’enfant.

Marcel leur dit, gentiment :

— Vous avez le droit de toucher.

Les gamins se tâtent à enjamber le rebord et à s’engager sur la glace. Ils se regardent, indécis. Marcel contourne l’étang. Il tire sur une ficelle qui éloigne lentement l’arbre vers le centre du petit étang. Enfin, une fillette, belle à croquer avec ses joues rosies par le froid et l’excitation, se lance. Elle pose un pied hésitant sur la glace. Puis l’autre. Elle se laisse glisser jusqu’à l’arbre. Son ombre s’étire, gigantesque sous la violence des ampoules. Elle joue à cacher l’arbre dans son ombre, puis à le faire réapparaître. Elle touche les branches, les agite un peu pour éclabousser la surface immaculée d’étincelles vertes, rouges, blanches. Elle rit aux éclats.

Bientôt, ils sont trois, cinq, dix, trente… à jouer avec l’arbre. Leur bonheur résonne en perles de rire qui portent loin dans l’air nocturne. Les fenêtres de la salle des fêtes s’ouvrent, les adultes pointent le nez. Les premières clameurs inquiètes viennent percuter les rires, les pulvérisent. Les enfants s’immobilisent, regardent leurs parents qui jaillissent de la porte dans un hurlement.

Marcel est tapi dans l’ombre. Ils ont sali son nom, sa réputation. Ils seront punis à la mesure de leurs crimes. Ils ont jeté aux orties leur humanité, pour adorer des étoiles de cinéma, ils ne méritent pas de connaître le bonheur. Il les frappe dans ce qu’ils ont de plus précieux.

Il a bien calculé. Un craquement sinistre murmure sous les pieds des petits, s’amplifie, aussitôt couvert par les sanglots des mères et les vociférations des pères. La glace se brise en milliers de morceaux, sur lesquels on distingue brièvement un dernier reflet avant que l’arbre et ses guirlandes s’enfoncent dans l’eau noire.

Lestés par leurs lourds vêtements, les enfants disparaissent à leur tour, ne laissant comme trace que quelques grosses bulles d’air. Hébétés, les parents ne réagissent pas tout de suite. Un silence pesant tombe sur la ville. Marcel s’éloigne. Le clocher de l’église sonne huit heures. Dans les maisons, les bons petits plats qu’on a mis à mijoter lancent de succulentes odeurs. Ils vont brûler, ignorés. Le réveillon n’aura pas lieu cette année ?

Dans le bois, les animaux s’immobilisent, ils retiennent leur souffle, les oreilles dressées, les yeux tournés en direction de la ville.

Tandis que les semelles de Marcel écrasent les brindilles en direction d’un ailleurs indéfini, les étoiles brillent soudain plus intensément dans le ciel. La lune accentue la force de son éclat, elle semble sourire. Le vent tombe complètement, un silence ouaté règne. Un à un, comme tirés par la lumière céleste, les galets de verre ressortent de l’étang, ils flottent à la surface, et emprisonnent la luminosité venue d’au-dessus.

Une petite main agrippe un galet, puis une autre, une troisième. Une forêt de mains émerge, saluée par les gémissements de soulagement des adultes. Le verre poli soutient les corps glacés, les encourage à tenir bon. Les parents s’arrachent enfin à leur stupeur léthargique et soustraient leurs enfants à l’emprise de l’étang en sanglotant. Un grand frisson agite les branches des arbres, fait claquer gentiment quelques volets, la neige se met à tomber à gros flocons irréguliers, se mêle aux larmes sur les joues.

Un tapis moelleux étouffe bientôt le bruit des pas lourds du poids des enfants que l’on porte jusque dans les maisons. L’univers reprend sa course tranquille.

 

 

 

 

 

 

 

 

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