Au tout début du printemps 2015 paraissait mon second recueil de nouvelles, Pause cigarette. 

La nouvelle qui donne son titre au recueil est malheureusement d’actualité, surtout avec les baisses dramatiques de budget des EHPAD et des services de soins palliatifs et gériatriques.

Je l’offre en lecture libre et je remercie du fond du cœur tous ceux qui entourent les malades et les seniors, faisant preuve d’un professionnalisme et d’un dévouement jamais démentis.

PAUSE CIGARETTE

Le couloir est calme, pas un son ne s’échappe sous les portes fermées. Les lumières sont éteintes partout, et les veilleuses permettent tout juste à Martine de distinguer où elle va. Ce silence inhabituel est sûrement dû au retour du printemps. La journée a été belle, ensoleillée et chaude, juste ce qu’il faut. Chaque année, quand arrive avril, Martine se fait la même réflexion, que le calme va rythmer ses gardes.

Non pas que les patients meurent moins pendant ces trois petits mois, non. Mais quand ils partent, ils le font en silence, discrètement. L’été, quand les grosses chaleurs arrivent, la mort les prend en sueur, la peau irritée par le grattement des draps épais, des poches de moiteur puante leur agacent le corps, à cause des alèses en plastique. La morphine endort les douleurs, pas l’inconfort. Ils n’ont même pas le plaisir digne de quitter ce monde comme dans les films, non, ils se tortillent, geignent, leur dernier mouvement est souvent une séance de grattage interrompue par un ultime battement de cœur.

À l’automne, l’organisme doit se réhabituer aux journées qui raccourcissent, au bruit de la pluie qui attaque les vitres avec un acharnement mauvais. Ils accompagnent l’arrivée du mauvais temps de leurs larmes, de leurs gros sanglots qu’eux-mêmes ne savent expliquer, dans leurs moments de lucidité.

L’hiver, il faut lutter contre les courants d’air vicieux et glacé qui s’engouffrent dans les chambres quand on ouvre la porte. Ils frissonnent violemment, gémissent dans leur sommeil. Martine prend toujours garde de pousser tout doucement le battant, pour limiter la ruée de l’air. Elle ouvre juste ce qu’il faut pour passer, quitte à retourner chercher son chariot si besoin. Pourquoi les incommoder plus que nécessaire ? Ils dorment, autant les laisser savourer. Qui sait ce qu’une méchante bouffée froide peut provoquer comme cauchemar dans leurs vieux cerveaux épuisés ?

Trois petits mois de bien-être, de nuits tranquilles, c’est trop peu. Martine engueule ses collègues quand elles claquent leurs sandales sur le lino usé du couloir, qu’elles cognent leur chariot contre les murs, ou qu’elles pénètrent dans une chambre en jacassant. Elles lui rétorquent, moqueuses, que de toute façon, ils n’en ont plus pour longtemps, et qu’un peu d’animation leur fait du bien, qu’ils auront bien assez de silence dans leur tombe. C’est peut-être vrai pour les rondes de journée, mais pas la nuit, bon sang !

Être réveillé en sursaut à trois heures du matin par un rire aigu, c’est déjà pénible pour n’importe qui ; à plus forte raison pour un vieux en attente de la mort.

Les jeunettes ont surnommé le service « le couloir de la mort », pour rire. Le cœur de Martine se serre à chaque fois qu’elle entend ça. C’est tellement vrai, et ils n’ont pas même droit de choisir un bon dernier repas. Ces condamnés-là ignorent la date exacte de leur exécution, ils doivent se contenter de soupes fadasses et de compotes acides. Dans le meilleur des cas, car la plupart sont nourris par perfusion, et éliminent dans des sondes.

Dans quelques minutes, elle va commencer sa deuxième ronde de la nuit. Mais d’abord, un petit tour au bout du couloir, sur la plateforme de l’escalier incendie. Une petite clope, qu’elle fume lentement, le nez vers les étoiles. La fumée de la cigarette se mêle à la vapeur de son mug de thé en volutes paresseuses. C’est son rituel, auquel elle ne déroge que les nuits de pluie. Quand il fait trop froid, elle s’emmitoufle dans une grosse doudoune, écourte un peu sa pause, mais la prend malgré tout. Elle prend juste garde de longuement frotter ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, avant d’entrer dans la première chambre, pour ne pas réveiller son patient en le manipulant.

Au début, jeune infirmière, elle a pris les nuits pour les mêmes raisons que les autres : meilleure paye, plusieurs jours de repos consécutifs, moins de soins à fournir, moins d’appels des patients. Et finalement, ça fait trente ans qu’elle fait ça, elle y a pris goût, elle a pris le rythme. À cinquante-quatre ans, elle est la doyenne des gardes de nuit, les autres sont toutes jeunes, trente, trente-cinq ans au maximum. Elle n’a pas grand-chose à leur dire, et elle se doute bien que ça dégoise sur son compte, dès qu’elle a le dos tourné. Elle s’en fiche. Que ces demoiselles cancanent, qu’elles se moquent, qu’elles s’imaginent qu’elle fait ça pour s’amasser un magot, ou quoi que ce soit d’autre qu’elles s’inventent, tassées les unes contre les autres dans l’étroit bureau des infirmières. Martine sait pourquoi elle est là, pourquoi elle le fait, ça lui suffit. Elle n’a jamais ressenti le besoin de reconnaissance, de se faire bien voir, elle vaque, discrète et effacée. Le chef du service a compris, il lui laisse carte blanche sur pas mal de choses, c’est l’essentiel.

Certains jours, le sort semble se liguer contre elle, un livreur qui sonne au mauvais interphone, des marteaux-piqueurs qui jouent leur valse sonore toute la journée en bas de son immeuble, le téléphone qui sonne plusieurs fois… Elle n’arrive pas à dormir d’un vrai bon sommeil réparateur, et arrive à l’hôpital avec les idées un peu dans tous les sens, le pied qui traînaille. Mais le miracle a toujours eu lieu : dès qu’elle ouvre sa première porte, s’approche de son premier patient, la fatigue s’envole, se perche au plafond, oubliée jusqu’au matin.

Si elle avait eu des enfants, une famille, peut-être que les choses auraient été différentes, qu’elle n’aurait pas supporté. Elle le sait, et ne se permet pas de juger celles qui craquent, qui lâchent après quelques mois. Ce n’est pas simple de se coucher à l’heure où tous les autres se lèvent, et de partir travailler à l’heure où les autres rentrent. À quoi bon avoir un mari si c’est pour le croiser, bonjour, bonsoir, pas mieux qu’un voisin ? Les enfants peuvent-ils ressentir l’amour d’une mère qu’ils voient à peine ? Martine comprend bien, et de plus, son service est le pire de tout l’hôpital, celui auquel personne ne va de son plein gré.

Il suffit de voir à quoi il ressemble : caché tout au bout des bâtiments, en retrait. La façade est miteuse, repeinte à la va-vite une seule fois en quarante ans d’existence de l’hôpital. À l’intérieur, les murs se lézardent, la peinture s’écaille par plaques, l’ambiance est morose et terne. Il ne faut pas se voiler la face, il s’agit d’un mouroir où l’on entasse les vieillards dont on ne sait plus quoi faire. Des gens trop affaiblis ou malades pour rester seuls ou en maison de retraite, et qui n’ont pas les moyens de se payer une clinique de luxe, avec des fleurs gaies dans des vases, et des reproductions de toiles de maître pour occuper le regard. Jamais aucun des patients qui arrivent ici ne repart sur ses deux pieds, jamais. Forcément, c’est déprimant pour le personnel. On sait bien que tous ceux qu’on accueille vont mourir à plus ou moins brève échéance, et que la seule chose que l’on puisse faire, c’est de limiter leur souffrance. C’est le bout de leur rouleau personnel, la plupart ne cherchent même plus à lutter.

Martine récupère de jolies images dans des magazines, elle les scotche sur les murs en face des lits, pour que les patients puissent avoir autre chose à contempler qu’une énième fissure. Il n’y a pas d’argent pour les choses superflues, pas de budget, pas de levées de fonds. Au service maternité, il y a toujours de belles choses, des couleurs gaies, du mobilier neuf. Ce n’est pas difficile de trouver de généreux donateurs pour améliorer ceci et cela, c’est la vie, la naissance, c’est gai, les gens mettent facilement la main au portefeuille.

L’aile des cancéreux aussi se porte bien, un petit clip vidéo tire-larmes avec des enfants leucémiques qui sourient à la caméra, ce sont tout de suite des millions qui atterrissent on ne sait comment dans l’escarcelle de l’hôpital. Un enfant, même malade, c’est beau, c’est de l’optimisme. Alors qu’un vieux en train de crever ? Ça n’intéresse personne, c’est moche, ça pue. La beauté appelle la beauté, la laideur appelle la laideur.

« Ses » vieux, Martine les adopte tous comme s’ils étaient les enfants qu’elle n’a pas eus, elle leur offre amour et réconfort, pour le temps que le destin choisit de les lui confier. Elle veille sur eux de toute son âme, et ça marche. Les nuits où elle est de garde, les décès surviennent presque toujours pendant le sommeil, sans souffrances, sans bruit. Ils s’en vont en toute sérénité, ils savent qu’elle est là et cela les rassure. Le chef lui a déjà dit qu’il ne se l’explique pas, mais qu’il est rudement content qu’elle ait cet effet. Le pauvre homme se débat avec tous les problèmes de gestion d’un service rejeté de tous, Martine voit bien qu’il a autant de peine qu’elle à la mort de chaque patient. Chaque jour, elle le bénit intérieurement de la liberté qu’il lui laisse.

Quand un patient arrive, on lui attribue un lit au hasard, en fonction des places disponibles. Après quelques jours, Martine étudie leur dossier, les observe, et parfois les change de chambre. Elle met dans une chambre une fan de télévision avec une autre assommée par les médicaments, pas la peine de passer ses derniers jours à se chamailler avec une camarade de douleur à propos d’un programme télé ! Un papy qui ronfle sera mis avec un sourd, et tout le monde dort mieux. Tous ces petits arrangements plaisent aux patients. Elle évite de laisser ensemble un patient seul au monde et un autre doté d’une grande famille. Les dimanches sont déjà assez épuisants, sans rajouter la douleur de voir défiler des enfants et petits-enfants au chevet d’un autre, quand on sait bien que personne ne viendra jamais.

Les premières années, Martine s’offusquait de voir sur les dossiers que tant de malades ne recevaient pas la moindre visite, ou si peu que ça comptait pour rien. Des gens qui avaient vécu une vie pleine et active, qui avaient élevé des enfants tout à fait correctement, et qui s’éteignaient sans les avoir revus. Elle ne comprenait pas pourquoi ses appels au petit matin pour les informer du décès provoquaient tant de larmes, alors qu’ils ne se donnaient pas la peine de se déplacer. Elle avait fini par comprendre, par accepter l’angoisse sourde dégagée par le service, la répugnance des biens portants à venir là. Voir quelqu’un qu’on aime finir de se désagréger dans un tel environnement, perdre complètement le peu de conscience qu’il lui reste, mourir, c’est trop dur pour la plupart des gens.

Il y a aussi ces nonagénaires, ces centenaires qui ont défié toutes les prédictions, qui se sont âprement accrochés à la vie sans savoir pourquoi ni comment, et qui ont laissé derrière eux un sillage de morts. Leurs enfants sont morts, leurs petits-enfants aussi, il reste les arrière-petits-enfants qui les ont toujours connus vieux, et qui n’ont pas eu l’occasion de développer une véritable affection. Il y a les solitaires, comme elle, qui ne passent dans la vie qu’entourés de quelques amis proches, sans famille ni descendance. Le jour où elle en arrivera au même stade que ses vieux, il n’y aura personne pour s’inquiéter d’elle, pour la visiter. Personne non plus pour l’enterrer, d’ailleurs. Le jour où elle entrera dans ce service, couchée sur un brancard poussé par un pompier ou un ambulancier, la boucle sera bouclée, et elle espère juste avoir encore juste assez de tête pour en savourer l’ironie.

La cigarette est fumée jusqu’au trognon, Martine aime bien dire ça. Elle commence sa ronde. Presque tous ses vieux ont été hospitalisés plus ou moins longtemps avant d’atterrir ici, et les seuls contacts physiques qu’ils connaissent depuis des mois sont des contacts qui leur occasionnent douleur, humiliation, inconfort. Cela fait belle lurette, parfois des décennies, que personne ne les a touchés pour leur provoquer plaisir et bien-être. Elle fait de son mieux pour remédier à ça, en fonction de chacun, pour les réconcilier un peu avec ce corps qui les trahit. Ses rondes durent trois ou quatre fois plus longtemps qu’elles ne le devraient, mais le chef l’approuve.

À certains, elle masse délicatement la nuque pour les aider à trouver le sommeil. À d’autres, elle passe de la lotion hydratante sur les mains, pour assouplir la pauvre peau ridée et desséchée. Elle serre dans ses bras une mamie presque momifiée qui pleure, mortifiée d’avoir encore fait sous elle. Elle caresse une main, un bras, une joue. Elle effleure des lèvres du bout du doigt, contente de voir un sourire se former dans le sommeil. Elle recoiffe avec tendresse des touffes de cheveux emmêlées par l’oreiller. Et si une patiente réclame à cors et à cris qu’on lui remette du rouge à lèvres au beau milieu de la nuit, si c’est ce qu’il lui faut pour se sentir encore un peu humaine, encore un peu de ce monde, elle le lui applique avec concentration, et lui montre le résultat dans un miroir.

Ses amis lui demandent souvent comment elle fait pour tenir, pour ne pas déprimer. Martine leur répond que c’est eux, ses amis, qui la maintiennent forte, leurs soirées au restaurant, les concerts des Flying Tractors*, les discussions animées à propos d’un livre ou d’un film. Elle leur explique que, finalement, c’est moins difficile d’être dans un service de fin de vie, elle ne se fait pas d’illusions, les données de l’équation sont claires depuis le début. Elle ne supporterait pas par exemple d’être en maternité et de voir mourir des nouveau-nés, c’est contre nature. Elle fait office de passeur d’une rive à l’autre, elle s’arrange juste pour que le voyage ne soit pas trop désagréable, que le bateau ne tangue pas trop.

Il y a quelques mois, une de ses amies lui a demandé s’il y avait un patient particulier qui l’avait marquée plus qu’un autre. Martine a répondu non, il y a certaines choses qu’on ne peut pas décrire, qu’il est impossible de dire sans s’effondrer. Elle a menti avec aplomb, sans se départir de son sourire joyeux. Quelques minutes plus tard, la conversation a dévié vers les frasques d’un politicien quelconque, elle s’est tue, a laissé les mots des autres l’entourer dans un cocon lointain.

Monsieur Lagarde. Sa femme est arrivée au service dans un drôle d’état. Grabataire, incontinente, démence sénile, un cancer avancé qui avait colonisé plusieurs organes. Elle a tenu six longues semaines, abrutie de médication. Monsieur Lagarde n’a pas quitté son chevet, fringant bonhomme de quatre-vingt-cinq ans, en pleine forme. Il a accompagné les derniers moments de son épouse chérie, murmuré des mots d’amour à son oreille, nettoyé son corps douloureux avec tendresse, jamais rebuté par rien.

Jamais il ne s’est plaint, jamais ne s’est départi de son air jovial. Quand sa femme est morte, il a juste dit « soixante-trois ans de mariage, c’est pas rien. » Il a attendu que l’on emporte son corps, il a téléphoné à ses enfants pour leur annoncer la nouvelle, sans quitter la chaise près du lit. Les aides-soignantes ont changé la literie, fait le ménage. Comme il n’y avait personne d’autre dans la chambre, elles n’ont pas osé le déranger ni lui demander de partir. Quand Martine a pris son service à 19 h, il était toujours là, penché légèrement en avant, les mains posées à l’envers sur ses genoux, comme s’il écoutait attentivement quelqu’un assis en face de lui. Il a regardé Martine, s’est levé, s’est dirigé vers le minuscule placard réservé aux patients. Il s’est déchaussé, a posé soigneusement ses chaussures en bas du placard, et a accroché sa veste sur un cintre. Il a déboutonné les deux premiers boutons de sa chemise, puis s’est couché dans le lit où sa femme était morte quelques heures auparavant.

Dans le cœur de Martine, un bout de quelque chose s’est déchiré, une drôle de sensation inconnue qui a lancé comme une vague de froid dans toute la longueur de sa moelle épinière. Sans bruit, tout doucement, elle est sortie de la chambre. À sa ronde suivante, Monsieur Lagarde était mort, les traits lisses et sereins, les mains sagement croisées sur sa poitrine.

La Martine de vingt-cinq ans s’est dit alors que c’était ça qu’elle voulait faire toute sa vie, ce service, ces patients. La mort ne lui faisait plus peur.

*les Flying Tractors : groupe auvergnat de Rock agricole à découvrir absolument

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