L’autre jour, sur un salon, un petit garçon s’est installé devant La Boule bizarre d’Emma. Sa maman lisait tranquillement la quatrième de couverture pendant que j’expliquais à son fils de quoi parlait l’histoire.
Enfin… j’essayais. Parce que le principal intéressé n’écoutait déjà plus. Il tournait les pages avec beaucoup de sérieux.
Au bout de quelques secondes, il a levé les yeux vers moi.
— J’ai trouvé une souris.
J’ai mis une demi-seconde à comprendre.
La souris. Celle qui se cache dans chaque illustration. (Un papillon aussi, d’ailleurs).
Je n’avais même pas eu le temps de lui dire qu’il fallait les chercher.
Cette scène m’a fait sourire. Pas seulement parce que je venais de me faire battre à plate couture à un jeu de cherche-et-trouve par un enfant de cinq ans. Surtout parce qu’elle m’a rappelé quelque chose que j’ai souvent observé pendant mes trente ans de classe.
Les enfants ne lisent pas les albums comme nous.
Quand un adulte ouvre un livre, il cherche une histoire. L’enfant, lui, cherche une histoire… et tout le reste.
Il regarde les dessins avant le texte. Il s’arrête sur un détail. Il invente ce qui se passe entre deux pages. Il donne un prénom au personnage secondaire qui n’en a pas. Il remarque qu’un escargot est réapparu au fond d’une illustration. Il se demande pourquoi le ciel est rose alors que, franchement, il devrait être bleu.
Et parfois, il ne retient absolument pas ce que nous pensions être le plus important.
Pendant trente ans, j’ai eu la chance d’observer des centaines d’enfants découvrir des histoires. C’est probablement l’une des choses qui me manque le plus de mon métier de maîtresse.
Je préparais une lecture en me disant : Cette page va les faire rire.
Raté.
Ils voulaient parler de la chaussure du personnage. Ou du chat qui apparaissait au fond de l’image. Ou d’une phrase qui m’avait semblé totalement anodine.
Au début, je trouvais ça déconcertant.
Aujourd’hui, je trouve ça formidable. Parce que les enfants ne lisent pas seulement ce que nous avons écrit. Ils complètent l’histoire avec leur propre imagination.
C’est sans doute pour cette raison que je n’ai jamais cherché à écrire des albums qui délivrent une leçon bien emballée. Je préfère raconter une histoire et laisser les jeunes lecteurs y trouver ce dont ils ont besoin. Ils se débrouillent très bien sans moi.
Prenons La Boule bizarre d’Emma.
Lorsque des parents feuillettent l’album, ils me parlent souvent des émotions. Certains y voient un livre sur l’autonomie, sur ces petites victoires qui font grandir un enfant : réussir à faire seul quelque chose qui paraissait impossible quelques semaines plus tôt.
Les enfants, eux, ne me parlent pas toujours de tout ça.
Ils sont parfois beaucoup plus fiers de m’annoncer qu’ils ont retrouvé la souris et le papillon dans toutes les illustrations.
Et vous savez quoi ?
Ils ont raison.
Parce qu’en cherchant ces deux petits personnages, ils observent chaque page dans les moindres détails. Ils prennent le temps. Ils reviennent en arrière. Ils découvrent des choses qu’ils n’auraient peut-être jamais remarquées autrement.
Au passage, l’histoire est proposée en français et en anglais. Là encore, je n’avais pas envie de transformer l’album en exercice de vocabulaire. Je trouvais simplement amusant qu’un enfant puisse découvrir une autre langue au détour d’une histoire.
L’Histoire du crabe qui marchait tout droit est née d’une autre observation.
Pendant trente ans, j’ai entendu des enfants persuadés qu’ils étaient les seuls.
Le seul à être timide. Le seul à porter des lunettes. Le seul à ne pas aimer le football. Le seul à préférer les livres aux ballons. Le seul à…
Complétez la phrase. Il y aura toujours un enfant pour s’y reconnaître.
Quand on est adulte, on sait bien que personne ne ressemble exactement à son voisin. À cinq ou six ans, c’est une découverte beaucoup moins évidente. Et cela peut faire souffrir. L’histoire de Toud’travers sert à ça : comprendre qu’on est comme on est et qu’on peut en tirer de la force.
Le petit crabe marche tout droit.
C’est tout. Ce n’est pas une catastrophe. Ce n’est même pas un problème.
Pourtant, cela suffit à attirer les regards.
Je crois que beaucoup d’enfants comprennent très vite ce que cela signifie. Sans qu’il soit nécessaire de le leur expliquer.
Et puis il y a Le Mange-Trésors.
Celui-là doit beaucoup à toutes ces années passées dans une école. Je ne compte plus le nombre de cabanes construites avec trois chaises et un bout de tissu. Ni les fusées fabriquées avec des cartons. Ni les trésors ramassés dans la cour de récréation. Une plume, un caillou brillant, une feuille en forme de cœur… J’ai vu des collections qui auraient laissé un archéologue perplexe.
Les enfants ont cette capacité extraordinaire à transformer presque n’importe quoi. En grandissant, nous perdons ce regard-là, hélas.
Nous voyons un carton. Eux voient tout ce qu’il pourrait devenir.
Et c’est une richesse immense.
Il y a une autre chose que j’ai apprise en écrivant des albums. Un album jeunesse est un drôle d’objet.
Mon nom figure sur la couverture, mais je ne suis jamais seule à raconter l’histoire.
Pour La Boule bizarre d’Emma, Rachel McQuade a créé un univers plein de douceur et de petits détails que les enfants adorent explorer.
Alexéli Cardin a donné au petit crabe une personnalité incroyablement expressive. Il suffit parfois d’un regard ou d’une posture pour comprendre ce qu’il ressent.
Quant à Alyssia Martinez, elle a offert au Mange-Trésors un univers vivant, coloré et débordant d’imagination. Exactement ce qu’il fallait pour raconter cette histoire.
J’aime toujours ce moment où je découvre les premières illustrations.
Je connais les personnages depuis longtemps. Et pourtant, j’ai l’impression de les rencontrer pour la première fois.
Les illustratrices leur donnent un visage, une démarche, une façon de sourire ou de froncer les sourcils que je n’avais pas imaginée.
C’est à ce moment-là que je comprends que l’histoire ne m’appartient déjà plus tout à fait.
Les enfants le savent instinctivement. Ils lisent les mots. Ils lisent les images. Ils lisent aussi tous les petits détails qui se glissent entre les deux.
Finalement, je crois que c’est pour cela que j’aime autant les albums jeunesse.
Ils racontent toujours deux histoires.
Il y a celle que l’auteur et l’illustratrice ont imaginée. Et puis il y a celle que chaque enfant construit en tournant les pages.
Les deux ne sont pas toujours identiques.
Et c’est tant mieux.
Au fond, si un enfant referme un livre avec une envie irrésistible de le rouvrir pour vérifier où se cache la souris, pour revoir le petit crabe ou pour repartir à la recherche de nouveaux trésors, je me dis que l’album a rempli sa mission.
Il ne lui a pas dit quoi penser. Il lui a simplement donné envie d’explorer.
Je crois que c’est l’une des plus belles choses qu’un livre puisse offrir.



