Sur les salons, je parle beaucoup avec les lecteurs. De livres, évidemment, mais aussi de la façon dont ils sont fabriqués. Et depuis quelque temps, l’intelligence artificielle revient souvent – quasi systématiquement, en fait – dans la conversation. Il ne s’agit pas de curiosité amusée, mais d’une véritable inquiétude.
Certains lecteurs me disent qu’ils ne prennent même plus la peine de lire la quatrième de couverture lorsqu’un roman arbore une illustration manifestement générée par IA. Leur réaction peut sembler radicale. Pourtant, je la comprends : une couverture, c’est la première promesse d’un livre. Quand elle donne l’impression qu’une image a été produite en quelques secondes à la place d’un travail confié à un illustrateur ou à un graphiste, ces lecteurs se demandent ce qu’il en est du texte. Ils n’ont pas toujours raison sur ce qu’ils croient reconnaître, mais leur méfiance, elle, est bien réelle.
Est-ce que ce rejet peut s’apaiser ? Peut-être. Il existe une différence entre utiliser l’IA comme un outil ponctuel et lui confier le travail de création que l’on aurait pu rémunérer à quelqu’un. Un auteur qui demande un avis sur la clarté d’un paragraphe ne fait pas le même choix qu’une personne qui fait générer sa couverture, son résumé et ses publications. Encore faut-il que cette différence reste visible pour les lecteurs. Pour l’instant, je ne suis pas certaine qu’ils aient envie de mener l’enquête à chaque nouveau livre.
Le soupçon ne s’arrête d’ailleurs plus aux couvertures. Désormais, il suffit parfois d’une tournure un peu lisse, d’une répétition ou d’un mot qui déplaît pour qu’un texte soit déclaré « écrit par IA ». On en voit partout, y compris là où il n’y en a pas. Ou encore là où l’on n’en a aucune preuve. La polémique autour du roman de Thélyson Orélien en est une illustration saisissante : une accusation lancée sur les réseaux sociaux, un outil de détection brandi comme une preuve, puis un écrivain sommé de se justifier publiquement. Je ne sais pas comment son livre a été écrit, et c’est précisément pour cela que je refuse de tirer une conclusion à partir d’un score affiché sur un écran. À ce rythme, les auteurs finissent par se sentir scrutés en permanence, au moindre mot posé et livré au public. Écrire demande déjà assez de doutes sans avoir à se demander, chaque fois qu’on appuie sur « publier », si une phrase parfaitement humaine sera jugée suspecte.
Et puis, il faut reconnaître que l’IA ne se contente plus de s’inviter sur les couvertures. Elle s’étale partout sur les réseaux sociaux. Affiches de fêtes de village, annonces de promotions, bals, foires, événements en tout genre : on voit défiler des images produites à la chaîne, avec leurs personnages aux sourires figés, leurs décors surchargés et leurs détails absurdes. La foire à la saucisse de Tartouille-la-Rivière n’a peut-être pas besoin d’un visuel digne d’une bande-annonce de film catastrophe.
Et même quand le résultat est réussi, la question de la place laissée aux professionnels demeure.
Ce déferlement joue, je crois, un rôle dans le rejet de l’IA. À force de voir ces images pour tout et n’importe quoi, on ne voit plus seulement une nouvelle technique. On voit une facilité devenue un réflexe : il faut une affiche, alors on tape quelques mots de prompt et on prend le résultat. Qu’elle soit réussie ou non semble secondaire. Au lieu de parler des livres ou du salon, on commente les six doigts d’un personnage sur l’affiche.
Pour les auteurs, la situation devient particulièrement inconfortable lorsqu’il s’agit des salons. Nous nous inscrivons souvent plusieurs mois à l’avance. Nous réservons la date, organisons le déplacement, prévoyons le stock de livres. L’affiche, nous la découvrons bien plus tard. Et il arrive qu’elle soit générée par IA.
Alors, que fait-on ?
On peut décider de refuser de participer. Ce serait cohérent avec le refus de promouvoir une image de ce type. Mais une annulation tardive a aussi des conséquences très concrètes pour l’auteur : une journée de vente perdue, des frais parfois déjà engagés, et l’occasion manquée de rencontrer des lecteurs. Ce sont rarement les personnes qui ont choisi l’affiche qui en paient le prix.
Moi, j’y vais. Et je partage l’affiche, même lorsqu’elle me déplaît. Je le fais à contrecœur, avec cette impression désagréable de relayer une image que je n’aurais jamais choisie. C’est là que le dilemme se loge vraiment. Je peux désapprouver une décision et devoir malgré tout composer avec elle pour faire mon métier.
Ce qui me dérange, au fond, c’est le peu de place accordé au travail créatif. Une affiche représente un événement. Elle doit donner envie d’y aller, annoncer clairement ce qui s’y passe et respecter les personnes qu’elle met en avant. Un graphiste ou un illustrateur peut apporter tout cela. Il faut le payer, bien sûr. Je sais que tous les salons n’ont pas les mêmes moyens, et je ne vais pas faire semblant d’ignorer leurs contraintes. Mais entre commander une illustration coûteuse et générer une image médiocre, il existe aussi des solutions simples : une composition typographique soignée, une photographie dont on possède les droits, une affiche claire conçue avec les moyens du bord. La créativité n’implique pas forcément un gros budget.
Chaque commande qui n’est plus passée à un professionnel compte aussi pour celui qui aurait pu la recevoir. Je ne prétends pas qu’une affiche de salon suffit à mettre un illustrateur au chômage. Je refuse simplement de considérer comme négligeable la somme de toutes ces petites décisions, prises partout, tous les jours.
Les organisateurs choisissent leurs affiches ; les auteurs doivent ensuite les relayer. Pendant ce temps, les graphistes et les illustrateurs perdent des occasions de travailler, une affiche après l’autre. J’aimerais qu’on cesse de traiter ces choix comme de simples détails pratiques.
Et vous, lorsqu’une couverture ou une affiche vous semble générée par IA, est-ce que cela change votre envie de découvrir le livre ou de venir à l’événement ?
