Chapitre 1
Septembre
Graine de sésame
1 gramme

Lorsque ma fille fait irruption dans la salle de bains, le visage encore bouffi de sommeil, je dissimule le bâtonnet de plastique derrière mon dos, non sans répandre au passage quelques gouttes d’urine sur ma cuisse dans ma précipitation. Je réprime mon agacement, me force à lui sourire.

— Madeline, ma chérie ! Tu es déjà réveillée ?

J’ai conscience de la note d’hystérie dans ma voix, la petite aussi, de toute évidence, puisqu’elle me jette un regard surpris. Elle tend les bras vers moi, quémandant son habituel câlin du matin. Que je sois assise sur la cuvette des toilettes, mains dans le dos, lui importe peu.

— Ma puce, tu vois bien que je suis occupée. Va m’attendre sur le canapé, j’arrive tout de suite.

— Câlin, maman, insiste Madeline, posant sa main potelée sur ma cuisse humide.

Je soupire. Il faut que j’intervienne avant qu’elle fourre son pouce dans sa bouche. Cette idée m’arrache une grimace de dégout. Je me résous à placer le bâtonnet sur le réservoir de la chasse d’eau, en tâtonnant, puis je m’essuie la jambe à la hâte. Une fois relevée et rhabillée, je me tourne de nouveau vers elle.

— Viens te laver les mains, Madeline.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi je dois me laver les mains ? C’est pas l’heure de la toilette, c’est l’heure du câlin.

— Eh bien, parce que… parce que pour une fois, on change les habitudes. C’est rigolo de ne pas toujours répéter les mêmes choses, non ?

Je ne me vois pas lui expliquer qu’elle m’a interrompue dans une séance fébrile de « je fais pipi sur le truc ».

Madeline me gratifie d’une moue dubitative. Trop polie – ou trop endormie – pour exprimer son scepticisme à voix haute, elle se contente de se hisser sur la marche de bois lui donnant accès au lavabo. De bonne grâce, elle met ses mains en coupe sous le robinet pour recueillir le savon liquide que j’y verse et commence à les frictionner avec entrain, tout en chantonnant la comptine apprise pour cette occasion : Byebye les microbes, bonjour les mains propres, frotte frotte frotte dans les mains et sur le dessus de la main, byebye les microbes, bonjour les mains propres…

Je me surprends à chanter aussi : rien de plus communicatif que l’enthousiasme d’une gamine de quatre ans ! Ravie de mon changement d’humeur, Madeline m’arrose du bout des doigts, reçoit des gouttelettes en retour. En moins de deux minutes, des gouttes d’eau constellent le carrelage de la salle de bains, je m’en fiche. Il suffira d’ouvrir la fenêtre pour que la douceur de cette matinée fasse disparaitre les traces de nos méfaits. Je tends une serviette à Madeline.

— Maman, je peux avoir de la limonade ?

Je ne réponds pas, tétanisée. Mon regard vient de se poser sur la chasse d’eau. Je saisis le bâtonnet, paniquée. Deux lignes verticales dans la fenêtre du test de grossesse.

Positif. Enceinte ? Est-ce que les trois pauvres gouttes que j’ai eu le temps de lâcher suffisent pour obtenir un résultat probant ?

Même si j’ai lu trois fois l’intégralité de la notice avant d’uriner sur la pointe absorbante, mon esprit semble avoir tout oublié. Je place le test sur la tablette du lavabo, hors de portée de Madeline, sans même prendre la peine de clipser le capuchon sur la bande humide, et m’empare de la notice.

— Maman, je peux avoir de la limonade ? répète Madeline.

— Oui, oui, dis-je, distraite.

Surprise par cette victoire suspecte, elle descend de son marchepied et tire sur mon chemisier.

— Ça alors, maman ! Tu dis toujours qu’on n’en boit pas au petit-déjeuner. Pourquoi aujourd’hui je peux ?

Mes yeux passent du test à la notice, qui tremble entre mes doigts. Je ne prête aucune attention aux paroles de ma fille.

— Pourquoi, maman ? insiste Madeline. C’est quoi ce que tu tiens ? Maman, pourquoi tu pleures ?

Je m’arrache à ma contemplation, fourre test et papier dans un tiroir, essuie les larmes sur mes joues et souris.

— Pas de limonade, bien sûr. Petite coquine, tu croyais m’avoir ? C’est raté !

Je la prends par la main et la tire hors de la salle de bains. Madeline n’est pas du genre à se décourager avec autant de facilité.

— Je t’ai vue, tu pleurais. Tu vas mourir, et ça te rend triste ?

Je maudis intérieurement ma mère et ses déclarations stupides sur la mort, dont elle nous abreuve à chaque visite.

— Bien sûr que non ! Je ne vais pas mourir. Et je ne suis pas triste. Au contraire, je suis très heureuse.

Soupçonneuse, Madeline s’enquiert :

— Moi, quand je suis contente, je rigole, je ne pleure pas. Pleurer, c’est pour quand on s’est fait mal. Ou quand Elsa ne veut plus jouer au sable avec moi.

— Les adultes pleurent aussi quand ils éprouvent une grande joie. C’est comme ça. Et, vois-tu, l’objet que je regardais tout à l’heure m’a apporté une très bonne nouvelle, un immense bonheur. C’est ce qui m’a fait pleurer. Il m’a appris la présence d’un enfant dans mon ventre, qui va grandir pendant très longtemps, jusqu’à ce que…

— Ça va, je ne suis plus un bébé ! Je vais avoir une petite soeur, j’ai compris ! m’interrompt Madeline.

— Ou un petit frère.

— Moui, concède la fillette du bout des lèvres, marquant ainsi sa préférence manifeste.

Une fois le petit-déjeuner avalé, les dents brossées et les vêtements enfilés, je propose :

— Que dirais-tu d’aller au parc ? Il ne devrait pas y avoir trop de monde. C’est la rentrée scolaire aujourd’hui, les enfants seront à l’école. Tu auras le haut toboggan pour toi toute seule, à mon avis.

Je ne prends pas grand risque d’un refus avec cette suggestion. Madeline adore ce toboggan, une longue glissière à quatre méandres sur une pente assez accentuée, qu’elle a mis plusieurs semaines à apprivoiser. Depuis qu’elle a surmonté ses craintes, elle prend plaisir à le descendre des dizaines de fois d’affilée, délaissant les différents jeux du parc. Hélas, elle doit souvent disputer âprement sa place avec les autres enfants, bien résolus à la doubler sans tenir compte de ses protestations. Car elle aime rester de longues minutes tout en haut avant de s’élancer, à contempler le monde d’une hauteur qui lui parait vertigineuse. Les autres gamins n’ont pas la patience d’attendre qu’elle se décide à glisser et la bousculent.

Madeline est la seule enfant du quartier à bénéficier de l’instruction en famille, elle n’a jamais mis les pieds à l’école. Un choix que nous avons fait, Renaud et moi. Son jeu favori pour elle toute seule ? Comment résister ? Je compte en profiter pour rêvasser, savourer l’annonce de cette grossesse tant espérée.

Comme je l’escomptais, le parc n’est occupé que par quelques bambins trop jeunes pour se hasarder sur le toboggan, et Madeline peut prendre tout son temps. Assise sur un banc, je commence à planifier, organiser, imaginer, les mains croisées sur mon ventre. J’ai envie de hurler à toutes les personnes qui déambulent dans les allées que je suis enceinte, pour pouvoir répondre avec un sourire éclatant aux félicitations qui ne manqueraient pas de suivre. J’ai l’impression de me sentir soudain plus vivante, plus épanouie, comme si mon corps se gonflait de seconde en seconde de l’importance d’abriter une nouvelle vie.

Concevoir Madeline s’était avéré d’une facilité déconcertante. Nous en avions parlé, et quinze jours plus tard, toc ! Enceinte ! Aussi cette attente qui durait depuis quinze mois m’a rongée, je le réalise maintenant. Renaud ne l’évoque plus depuis belle lurette, moi non plus. Je me contente de serrer les dents chaque mois, lorsque les premières gouttes de sang se matérialisent dans mes culottes. J’ai presque renoncé à espérer.

Comme cela va le rendre heureux ! Il me faut le lui annoncer d’une façon originale ou, à tout le moins, intime, en tête-à-tête. Je fronce les sourcils. J’ai commis une erreur en le disant à Madeline. Elle ne pourra pas tenir sa langue, c’est certain. À moins que Renaud ne rentre trop tard de l’hôpital et qu’elle soit déjà couchée, il y a fort à parier que les premiers mots qui passeront ses lèvres seront pour lui parler du futur bébé.

Je décide de réserver une table pour deux dans notre restaurant favori et de contacter la babysitteuse. Tant pis pour le tête-à-tête, il apprendra la nouvelle entre fromage et dessert, le ventre amolli par une savoureuse côte de boeuf. Au moins, les serveurs ne pourront pas vendre la mèche ! Je fouille dans mon sac pour en extraire mon portable, essuie de la manche un morceau de banane noirci collé à l’écran, vestige du gouter de la veille, et clique sur l’icône des textos.

Chéri, tu penses rentrer vers quelle heure ?

La réponse arrive presque instantanément, il n’est donc pas au bloc ce matin, c’est bon signe pour mes projets. Il sera moins crevé à la fin de sa journée.

Je ne sais pas. Pas tard. Pourquoi ?

Je me disais qu’on pouvait aller manger une côte de boeuf

chez Maurice ce soir. Ça te branche ?

Je ne sais pas trop. Il y a une raison ? J’ai encore oublié une date ? Ce n’est pas ton anniversaire pourtant !

Un sourire tendre envahit mes lèvres. Renaud et sa mémoire de poisson rouge… Il ne retient pour ainsi dire rien. Sans sa secrétaire et son agenda, il serait perdu dans le calendrier, errant comme une âme en peine de semaine en semaine. Tout juste connait-il sa propre date de naissance. Encore heureux qu’il ne se comporte pas ainsi en salle d’opération ! Un instant, je suis tentée de laisser planer le doute, avant de me raviser. Ce ne serait pas très sympa. Il passerait la journée à se demander ce que le 3 septembre peut bien représenter, peut-être même à paniquer. Ce n’est pas la meilleure façon de commencer notre rendez-vous romantique.

Non, non, rien de tout ça. Il y a quelque chose dont je voulais te parler,

loin des oreilles de Maddie.

Ah. Ça tombe bien, moi aussi j’ai à te parler. On dit 20h devant le resto ?

O.K.

Je me doute de ce dont il souhaite discuter, je le redoute depuis des mois, depuis son retour de déplacement en février, séminaire ou congrès de chirurgiens, je ne sais plus bien. Il m’a parlé d’un spécialiste de la fertilité, de sa conférence sur les alternatives à explorer avant de recourir à des techniques intrusives. Le praticien a été approché par la direction de son hôpital, et les négociations sont en bonne voie pour qu’il intègre l’établissement.

Les rares fois où Renaud l’évoque, je m’empresse de changer de sujet. Accepter de rencontrer un tel médecin équivaut à reconnaitre la possibilité que quelque chose cloche chez moi. Je n’y suis pas prête.

Le problème n’existe plus désormais, je suis tombée enceinte de la manière la plus naturelle qui soit et n’ai nul besoin d’un rendez-vous avec le potentiel futur collègue de Renaud.

Je permettrai à mon mari de s’exprimer le premier, d’exposer ses arguments pour que je me rende au cabinet de son collègue, ou à sa consultation, bref, où qu’il reçoive ses patients. Je lui permettrai de plaider sa cause un petit moment, mais pas trop longtemps non plus. Déjà parce que ce ne serait pas très gentil de le laisser mariner dans son jus. Et puis, parviendrai-je à rester sérieuse, avec une mine compassée, en sachant ce que je sais ? Rien n’est moins sûr !

Non, je le couperai assez vite, me pencherai et sortirai de mon sac ce que je compte préparer pendant la sieste de Madeline. Un objet parlant, il comprendra en un instant, son visage s’illuminera, une larme perlera. Il se lèvera, faisant basculer sa chaise dans sa brusquerie. Il ne prendra pas la peine de la redresser, trop pressé de serrer sa femme adorée dans ses bras. Il m’embrassera avec fougue, ses deux paumes posées sur mes joues. Et il criera à tue-tête, comme s’il n’y croyait pas encore tout à fait : « Je vais être papa ! Oh, Louise… »

Les autres convives applaudiront en me lançant des sourires indulgents, excusant sans difficulté l’exubérance de Renaud. Peut-être que Maurice sortira de sa cuisine pour nous féliciter, et nous offrir le champagne. Je baisserai les yeux avec modestie, en murmurant : « Pas

pour moi, merci Maurice. Dans mon état, vous comprenez… »

Nous ferons l’amour en rentrant, doucement, avec tendresse.

— À qui tu souris ?

Je reviens brutalement à la réalité en entendant la voix de ma fille, toujours perchée sur le toboggan. Perdue dans mes rêveries, je ne me suis pas rendu compte qu’un sourire béat s’est installé sur mon visage.

— À personne, chérie. Continue à jouer.

Madeline ne se fait pas prier et reprend sa contemplation du ciel. Après un échange de SMS avec Sophie, la babysitteuse, pour confirmer sa disponibilité, j’ouvre mon navigateur Internet sur mon téléphone et tape sur Google la requête « annoncer sa grossesse au papa ». J’ai une imagination limitée, et Internet me sauve la mise avec régularité quand il s’agit de trouver une idée.

606 000 résultats. Aïe !

Pour réduire les possibilités et gagner du temps, je passe à l’onglet « Images ».

Un message écrit au marqueur sur mon ventre. Mmmm. Sympa, mais pas pratique en plein restaurant. Et puis, exposer mes bourrelets devant des inconnus…

Poser le test devant lui. Efficace, mais un peu dégueu à table. Surtout avec un obsédé de l’hygiène pour mari.

Lui présenter l’échographie. Ça m’aurait bien plu, mais d’ici à ce que j’en passe une, Maddie aura cafardé depuis longtemps. Et puis, c’est ce soir que je veux le lui annoncer.

Un chausson ou une tétine ? Pas super original !

Tout ce que je déniche nécessite de reporter la nouvelle à plus tard. Même les trucs rigolos sur Amazon ne pourront pas être livrés d’ici ce soir.

Je finis par opter pour un joli dessin de Madeline. Je pourrais lui demander d’illustrer notre famille en incluant le bébé. En en prenant bien soin, le dessin sous cadre deviendra un excellent souvenir de ce jour mémorable.

Oui, c’est bien.

Simple, avec un potentiel émotionnel que ne peuvent égaler de vulgaires objets du commerce. Renaud va fondre de bonheur.

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